Charles Dickens
Le grillon du foyer
BeQ
Le grillon du foyer
Histoire fantastique d’un intérieur domestique
par
Charles Dickens
(1812-1870)
La Bibliothèque électronique du Québec
Collection À tous les vents
Volume 172 : version 1.01
Du même auteur, à la Bibliothèque :
Les conteurs à la ronde
Oliver Twist
David Copperfield
Les grandes espérances
Cantique de Noël
L’abîme
Le grillon du foyer
(Limoges, Eugène Ardant et Cie, Éditeurs.)
Traduit de l’anglais par Amédée Chaillot
À lord Jeffrey
Cette histoire est dédiée
avec
l’affection et l’attachement de son ami
L’AUTEUR.
I
Premier cri
La Bouilloire fit entendre son premier cri ! Ne me
dites pas ce que mistress Peerybingle disait. Je le sais
mieux qu’elle. Mistress Peerybingle peut laisser croire
jusqu’à la fin des temps qu’elle ne saurait dire lequel
des deux commença à crier ; mais moi je dis que c’est
la Bouilloire. Je dois le savoir, j’espère ! La Bouilloire
commença cinq bonnes minutes, à la petite horloge de
Hollande qui était dans un coin, avant que le Grillon
poussât le premier cri.
Comme si, vraiment, le petit faucheur placé en haut
de l’horloge n’avait pas fauché au moins un demi
arpent de pré, abattant une herbe imaginaire avec sa
faux lancée de droite à gauche, avant que le Grillon fît
chorus avec la Bouilloire !
Je ne suis pas d’un caractère absolu ; tout le monde
le sait. Je ne voudrais pas mettre mon opinion en
opposition avec celle de mistress Peerybingle, si je
n’étais pas sûr, positivement sûr de ce que je dis. Mais
ceci est une question de fait. Et le fait est que la
Bouilloire se mit à chanter au moins cinq minutes avant
que le Grillon donnât signe de vie. Contredisez-moi, et
je le dirai dix fois.
Laissez-moi narrer exactement ce qui se passa. C’est
ce que j’aurais fait tout d’abord, si ce n’était pas par
cette simple considération que, si j’ai une histoire à
raconter, il faut que je commence par le
commencement, et comment est-il possible de
commencer par le commencement, sans commencer par
la Bouilloire ?
Il paraît qu’il y avait une sorte de défi, un assaut de
talent, vous comprenez, entre la Bouilloire et le Grillon.
Et voici quelle en fut l’occasion.
Mistress Peerybingle était sortie un peu avant la nuit
close, et les talons cerclés en fer de ses patins laissaient
sur le pavé humide de la cour de nombreuses figures
dont la première proposition d’Euclide donne la
démonstration. Elle était sortie pour aller remplir la
Bouilloire au réservoir. Elle rentra, sans ses patins ;
c’était facile à voir, car ses patins étaient très hauts, et
elle était fort petite. Elle mit la Bouilloire au feu, et en
la mettant, elle perdit patience ; car il lui tomba de l’eau
sur les pieds, et l’eau était froide, et puis elle tenait à la
propreté de ses bas.
De plus cette Bouilloire était obstinée et impatiente ;
elle ne se laissait pas aisément arranger au feu. Elle
chancelait, comme si elle était ivre, elle s’y tenait de
travers, une vraie idiote de Bouilloire. Elle était
d’humeur querelleuse ; elle sifflait et crachait sur le feu
d’un air morose. Pour comble de mésaventure, le
couvercle, résistant aux doigts engourdis de mistress
Peerybingle, se plaça dessus dessous, et ensuite, avec
une ingénieuse opiniâtreté digne d’une meilleure cause,
il se mit de côté et tomba au fond de la Bouilloire. Un
vaisseau à trois ponts coulé bas n’aurait pas fait la
moitié autant de résistance pour être remis à flot que ce
couvercle pour se laisser repêcher.
Même avec son couvercle, la Bouilloire conservait
un air sombre et entêté, présentant sa poignée comme
par défi, et éclaboussant par moquerie la main de
mistress Peerybingle, comme si elle lui eût dit : – Je ne
veux pas bouillir. Rien ne m’y forcera.
Mais mistress Peerybingle, à qui la bonne humeur
était revenue, frotta ses petites mains l’une contre
l’autre, et s’assit devant la Bouilloire en riant. En même
temps, la flamme brilla et éclaira de ses clartés
vacillantes le petit faucheur, qui semblait immobile
devant son palais mauresque, comme si la flamme seule
était en mouvement.
Et pourtant il se mouvait, deux fois par seconde,
avec la plus grande régularité. Mais ses efforts étaient
effrayants à voir quand l’heure allait sonner, et
lorsqu’un coucou, paraissant à la porte du palais, poussa
six fois un cri semblable à celui d’un spectre, le
faucheur s’agita en frémissant et ses jambes
flageolaient comme si un fil de fer les lui eût tiraillées.
Ce ne fut que lorsqu’un mouvement violent et un
grand bruit de poids et de cordages se fut tout à fait
calmé, que le faucheur effrayé revint à lui-même. Il ne
s’était pas épouvanté sans raison, car tout ce remue-
ménage, tous ces os de squelettes qui s’agitaient
n’étaient pas rassurants, et je m’étonne que les
Hollandais, gens d’humeur flegmatique, soient les
auteurs d’une pareille invention.
Ce fut en ce moment, remarquez le bien, que la
Bouilloire commença sa soirée. Ce fut en ce moment
que la Bouilloire, s’adoucissant jusqu’à devenir
musicale, laissa échapper de son gosier des
gazouillements qu’elle semblait vouloir retenir, de
courtes notes interrompues, comme si elle n’avait pas
encore tout à fait mis de côté sa mauvaise humeur. Ce
fut en ce moment qu’après quelques vains efforts pour
réprimer sa gaieté, elle se débarrassa enfin de son air
morose, perdit toute réserve et se mit à chanter une
chanson joyeuse, telle que le rossignol le plus tendre
n’en a jamais eu l’idée.
Elle était si simple, cette chanson, que vous l’auriez
comprise comme un livre, mieux peut-être que quelques
livres que je pourrais nommer. Avec sa chaude haleine
qui s’élevait en gracieux et légers nuages qui montaient
dans la cheminée comme vers un ciel domestique, la
Bouilloire accentuait son chant joyeux avec énergie, et
le couvercle, le couvercle naguère rebelle, – telle est
l’influence du bon exemple, – dansait une espèce de
gigue, et tintait comme une jeune cymbale sourde et
muette qui n’a jamais connu de sœur.
Ce chant de la Bouilloire était une invitation et un
souhait de bienvenue pour quelqu’un qui n’était pas
dans la maison, pour quelqu’un qui allait arriver, qui
approchait de cette petite maison et de ce feu pétillant ;
cela n’était pas douteux. Mistress Peerybingle le savait
bien, elle qui était assise pensive devant le foyer. « La
nuit est sombre, chantait la Bouilloire, et les feuilles
mortes jonchent le chemin ; tout est brouillard et
ténèbres ; en bas, tout est boue et flaques d’eau ; on ne
voit dans l’air qu’un point moins triste ; c’est cette
teinte rougeâtre à l’horizon, où le soleil et le vent
semblent lutter pour se reprocher le vilain temps qu’il
fait. Tout est obscur dans la campagne ; le poteau
indicateur de la route se perd dans l’ombre ; la glace
n’est pas fondue, mais l’eau est encore emprisonnée ; et
vous ne sauriez dire s’il gèle ou s’il ne gèle pas. Ah ! le
voilà qui vient, le voilà, le voici ! »
En ce moment, s’il vous plaît, le Grillon poussa son
cri ; coui, coui, coui, fit-il en chorus, et sa voix était si
forte en proportion de sa taille – on ne pouvait pas en
juger, car on ne le voyait pas, – qu’il semblait prêt à
crever comme un canon trop chargé ; et vous auriez dit
qu’il allait éclater en cinquante morceaux, tant il faisait
d’efforts pour grésillonner.
Le solo de la Bouilloire était fini ; le Grillon avait
pris la partie de premier violon, et il ne la quittait pas.
Bon Dieu ! comme il criait ! Sa voix aiguë et perçante
résonnait dans toute la maison ; il semblait qu’elle allait
percer les ténèbres... comme une étoile perce les
nuages. Il y avait de petites trilles et un trémolo
indescriptible dans le cri le plus aigu du Grillon,
lorsque, dans l’excès de son enthousiasme, il faisait des
sauts et des bonds. Cependant ils s’accordaient fort
bien, le Grillon et la Bouilloire. Le refrain était toujours
le même, mais, dans leur émulation, ils le chantaient de
plus en plus crescendo.
La jolie petite femme qui les écoutait, – car elle était
jolie et jeune, quoique un peu forte, – alluma une
chandelle, se tourna vers le faucheur de la pendule, qui
avait fait une bonne provision de minutes, puis elle alla
regarder à la fenêtre, par laquelle elle ne vit rien à cause
de l’obscurité, mais elle vit son charmant visage se
réfléchir dans les vitres, et mon opinion – qui serait
aussi la vôtre – est qu’elle aurait pu regarder longtemps
sans voir rien d’à moitié aussi agréable. Lorsqu’elle
revint s’asseoir sur son siège, le Grillon et la Bouilloire
continuaient leur duo avec le même entrain.
C’était entre eux comme une course au clocher.
Cri ! cri ! cri ! Le Grillon l’emporte ! Hum ! hum !
hum ! La Bouilloire prend de l’avance. Cri ! cri ! cri !
Le Grillon gagne du terrain au retour. Mais la
Bouilloire reprend encore : Hum ! hum ! hum ! Enfin ils
s’essoufflaient, ils s’épanouissaient tant l’un et l’autre,
le Cri ! cri ! se confondait tellement avec le Hum !
hum ! qu’il aurait fallu une oreille plus exercée que la
vôtre ou la mienne pour savoir qui l’emporterait. Mais
ce qui ne fut pas douteux, c’est que la Bouilloire et le
Grillon, tout deux au même instant, et par un accord
secret connu d’eux seuls, lancèrent leur chant joyeux
avec un rayon de lumière qui traversant la fenêtre alla
éclairer jusqu’au fond de la cour. Cette lumière,
tombant tout à coup sur une certaine personne, qui
arrivait dans l’obscurité, lui exprima à la lettre, et avec
la rapidité de l’éclair, cette pensée : – Sois le bienvenu à
la maison, mon ami ! sois le bienvenu, mon garçon.
Ce but atteint, la Bouilloire, cessant de chanter,
versa parce qu’elle bouillait trop fort, et fut enlevée de
devant le feu. Mistress Peerybingle courut à la porte, où
elle ne put d’abord se reconnaître au milieu du bruit des
roues d’une voiture, du trépignement d’un cheval, de la
voix d’un homme, des allées et venues d’un chien
surexcité, et de la surprenante et mystérieuse apparition
d’un baby.
D’où venait ce baby, et comment mistress
Peerybingle s’en empara-t-elle en un clin d’œil, je ne
sais. Mais c’était un enfant vivant dans les bras de
mistress Peerybingle ; et elle semblait en être fière,
pendant qu’elle était doucement attirée vers le feu par
un homme grand et robuste, beaucoup plus grand et
plus âgé qu’elle, qui se baissa pour l’embrasser.
– Oh ! mon Dieu, John ! dit mistress Peerybingle.
Dans quel état vous êtes avec ce mauvais temps !
Il était vraiment dans un état pitoyable. L’épais
brouillard avait déposé sur ses cils un chapelet de
gouttes d’eau congelées ; et ses favoris imprégnés
d’humidité brillaient à la clarté du foyer des couleurs de
l’arc-en-ciel.
– En effet, Dot, répondit John lentement, en
déroulant le fichu qui lui entourait le cou et en se
chauffant les mains, ce n’est pas un temps d’été. Il n’y a
rien d’étonnant que je sois ainsi fait.
– Je ne voudrais pas m’entendre appeler Dot, John.
Je n’aime pas ce nom. Et la moue de mistress
Peerybingle semblait dire qu’elle l’aimait beaucoup.
– Qu’êtes-vous donc ? répondit John en la regardant
de son haut avec un sourire, et en l’étreignant avec
autant de délicatesse que pouvaient le faire sa large
main et son robuste bras.
Ce brave John était si lourd mais si doux, si grossier
à la surface et si sensible au fond du cœur, si massif en
dehors, mais si vif au dedans ; si borné, mais si bon ! Ô
mère Nature, donne à tes enfants cette poésie du cœur
qui se cachait dans le sein de ce pauvre voiturier, ce
n’était qu’un voiturier, et quoiqu’ils parlent en prose,
quoiqu’ils vivent en prose, nous te remercions de nous
faire vivre dans leur compagnie.
On aurait eu plaisir à voir Dot avec sa petite figure
et son baby dans ses bras, une vraie poupée que ce
baby ; elle regardait le feu d’un air pensif, et inclinait sa
petite tête délicate sur le côté du grand et robuste
voiturier, avec une grâce demi naturelle, demi affectée.
On aurait eu plaisir à voir celui-ci la soutenir avec une
tendre gaucherie, et faisant de son âge mûr un soutien
pour la jeunesse de sa femme. On aurait eu plaisir à voir
la servante Tilly Slowbody, attendant qu’on la chargeât
du soin du baby, regarder ce groupe d’un air d’intérêt,
les yeux et la bouche ouverts, et la tête en avant. Ce
n’était pas moins agréable de voir John le voiturier, sur
une observation de Dot, retenir sa main qui était sur le
point de toucher l’enfant, comme s’il craignait de le
briser, et se contentant de le regarder à distance avec
orgueil ; tel qu’un gros chien ferait vis-à-vis d’un
canari, s’il arrivait qu’il en fût le père.
– N’est-ce pas qu’il est beau, John ? Comme il est
joli quand il dort.
– Bien joli, dit John, très joli. Il dort presque
toujours, n’est-ce pas ?
– Mon Dieu, non, John.
– Oh ! dit John d’un air réfléchi. Je croyais qu’il
avait généralement les yeux fermés.
– Bonté de Dieu, John, vous l’éveillez.
– Voyez comme il les tourne, dit le voiturier étonné,
et sa bouche, il l’ouvre et la ferme comme un poisson
doré.
– Vous ne méritez pas d’être père, dit Dot, avec
toute la dignité d’une matrone expérimentée. Mais
comment sauriez-vous combien il en faut peu pour
troubler les enfants, John ? Et elle coucha l’enfant sur
son bras gauche, en lui frappant doucement le dos de la
main droite, après avoir pincé l’oreille de son mari en
riant.
– C’est vrai, Dot, dit John : je n’en sais pas grand
chose. Pour ce que je sais c’est que j’ai joliment lutté
avec le vent ce soir. Il soufflait du nord-ouest, droit
contre la voiture, tout le long du chemin en revenant.
– Pauvre vieux, vraiment ! s’écria mistress
Peerybingle en reprenant son activité. Tenez. Tilly,
prenez mon précieux fardeau, pendant que je vais
tâcher de me rendre utile. Je crois que je l’étoufferais de
baisers. À bas ! Boxer, à bas ! John, laissez-moi faire le
thé, et puis je me mettrai à travailler comme une abeille.
Comment fait la petite abeille ?
vous avez appris la chanson quand vous alliez à l’école,
John ?
– Je ne la sais pas toute, répondit John. J’étais sur le
point de la savoir toute ; mais je l’aurais gâtée, je crois.
– Ha ! ha ! dit Dot en riant, et elle avait le plus joli
rire que vous ayez entendu. Quel cher vieux lourdaud
vous faites, John.
Sans contester cette assertion, John sortit pour
veiller à ce que le valet de ferme, qui allait et venait
dans la cour avec sa lanterne, comme un feu follet, prît
bien soin du cheval, lequel était plus gras que vous ne
voudriez le croire, si je vous donnais la mesure, et si
vieux que le jour de la naissance se perdait dans les
ténèbres de l’antiquité. Boxer, pensant que ses
attentions étaient dues à toute la famille, et devaient être
distribuées avec impartialité, courait çà et là avec une
agitation étonnante ; tantôt il décrivait des cercles en
aboyant autour du cheval, pendant qu’on le menait à
l’écurie ; tantôt il feignait de s’élancer comme un
furieux sur sa maîtresse, et puis il s’arrêtait tout à coup,
tantôt approchant son nez humide il faisait un baiser à
Tilly Slowbody assise sur une chaise basse près du feu ;
tantôt il montrait une amitié incommode pour le baby,
tantôt après plusieurs tours sur lui-même il se couchait
près du foyer, comme s’il allait s’établir là pour la nuit ;
tantôt il s’élançait dans la cour en agitant son tronçon
de queue, comme s’il allait remplir une commission
dont il se souvenait à l’instant.
– Voilà la théière toute prête sur la table, dit Dot,
aussi occupée qu’une petite fille qui joue au ménage.
Voici le jambon, voilà le beurre, voilà le pain et le reste.
Tenez, John, voilà un panier pour mettre les petits
paquets, si vous en avez... Mais où êtes-vous, John ?
Tilly, ne laissez pas tomber l’enfant dans le cendrier,
quoi que vous fassiez.
Il faut noter que miss Slowbody, quoique cette
recommandation la fît regimber, avait un talent rare et
surprenant pour mettre en danger la vie de cet enfant.
Elle était maigre et petite de taille, de sorte que ses
vêtements avaient toujours l’air de l’abandonner.
Comme tout excitait son admiration, et principalement
les bonnes qualités de sa maîtresse, et les perfections de
l’enfant, les bévues de miss Slowbody faisaient honneur
à son cœur, si elles n’en faisaient pas à son esprit. Si
elle mettait la tête du baby trop souvent en contact avec
les portes d’armoires, les rampes d’escalier, ou les
colonnes de lit, c’est qu’elle ne pouvait pas revenir de
sa surprise d’être si bien traitée dans la maison où elle
était. Il faut savoir que le père et la mère Slowbody
étaient des êtres parfaitement inconnus, et que Tilly
avait été nourrie et élevée à l’hospice. L’on sait que les
enfants trouvés ne sont pas des enfants gâtés.
Si vous aviez vu la petite mistress Peerybingle
revenir avec son mari, faisant de grands efforts pour
soutenir les corbeilles, efforts parfaitement inutiles, car
son mari la portait à lui tout seul, vous vous seriez bien
amusé, et il s’amusait bien aussi. Je ne sais si le Grillon
n’y trouvait pas également du plaisir, car il se mit à
chanter de plus belle.
– Ah ! ah ! dit John, en s’avançant lentement ; il est
plus gai que jamais ce soir.
– C’est un heureux présage, John ; cela a toujours
été. Il n’y a rien de plus fait pour porter bonheur que
d’avoir un grillon dons le foyer.
John la regarda comme si ses paroles faisaient naître
dans sa tête la pensée que c’était elle qui était son
grillon qui porte bonheur, et tout en convenant avec elle
de l’heureux présage du Grillon, il n’expliqua pas
davantage sa pensée.
– La première fois que j’ai entendu son chant, dit-
elle, c’est le soir que vous m’amenâtes ici, que vous
vîntes m’installer ici avec vous dans ma nouvelle
maison, dont vous me faisiez la petite maîtresse. Il y a
près d’un an de cela. Vous en souvenez-vous, John ?
Oh oui, John s’en souvenait bien, je pense.
– Le chant du Grillon me souhaita la bienvenue. Il
semblait si plein de promesses et d’encouragements. Il
semblait me dire que vous seriez bon et gentil avec
moi ; que vous ne vous attendiez pas – je le craignais,
John – à trouver une tête de femme âgée sur les épaules
de votre jeune épouse si légère.
John lui appuya la main sur l’épaule et sur la tête,
comme s’il voulait lui dire : Non, non ! je ne me suis
pas attendu à cela ; j’ai été parfaitement content de ce
que j’ai trouvé. Et il avait vraiment raison. Tout allait
pour le mieux.
– Et tout ce que semblait chanter le Grillon s’est
vérifié ; car vous avez été toujours pour moi le meilleur,
le plus affectueux des maris. Notre maison a été
heureuse, John ; et c’est ce qui me fait aimer le Grillon.
– Et moi aussi ! moi aussi, Dot !
– Je l’aime pour son chant qui fait naître en moi ces
douces pensées. Quelquefois, à l’heure du crépuscule,
lorsque je me sentais solitaire et triste, John, – avant
que le baby fût ici, pour me tenir compagnie et pour
égayer la maison ; – lorsque je pensais combien vous
seriez seul si je venais à mourir, son cri, cri, cri,
semblait me rappeler une autre voix douce et chère qui
faisait à l’instant évanouir mon rêve. Et lorsque j’avais
peur, – j’avais peur autrefois, John, j’étais si jeune, –
j’avais peur que notre mariage ne fût pas heureux. Moi,
j’étais presque une enfant, et vous, vous ressembliez
plus à mon tuteur qu’à mon mari. Je craignais que,
malgré vos efforts, vous ne pussiez pas apprendre à
m’aimer, quoique vous en eussiez l’espoir et que ce fût
l’objet de vos prières. Le chant du Grillon me rendait
courage, en me remplissant de confiance. Je pensais à
tout cela ce soir, cher, pendant que j’étais assise à vous
attendre, et j’aime le Grillon pour tout ce que je viens
de vous dire.
– Et moi aussi, répondit John. Mais, Dot, que
voulez-vous dire ? que j’espérais apprendre vous aimer
et que je le demandais à Dieu dans mes prières ? J’ai
appris cela bien avant de vous amener ici, pour être la
petite maîtresse du Grillon, Dot.
Elle appuya un instant la main sur son bras, et le
regarda avec un visage ému, comme si elle avait voulu
lui dire quelque chose. Le moment d’après, elle se mit à
genoux devant la corbeille, triant les paquets d’un air
affairé, en murmurant à demi voix.
– Il n’y en a pas beaucoup ce soir, John, mais j’ai vu
tout à l’heure quelques marchandises derrière la
charrette ; et quoiqu’elles donnent plus de peine, elles
rapportent assez. Nous n’avons pas raison de nous
plaindre, n’est-ce pas ? D’ailleurs vous avez dû livrer
des paquets le long de la route, je pense ?
– Oh oui, dit John ; beaucoup.
– Mais qu’est-ce que c’est que cette boîte ronde ?
John, mon cœur, c’est un gâteau de mariage.
– Il n’y a qu’une femme pour trouver cela, dit John
avec admiration. Jamais un homme ne l’aurait deviné.
Je parie que si l’on mettait un gâteau de mariage dans
une boîte à thé, dans un baril de saumon, ou dans quoi
que ce soit, une femme le dénicherait tout de suite. Oui,
je l’ai pris chez le pâtissier.
– Comme il pèse ! il pèse un quintal ! s’écria Dot, en
essayant de le soulever. De qui est-il ? À qui l’envoie-t-
on ?
– Lisez l’adresse de l’autre côté, dit John.
– Comment, John ! Bonté de Dieu !
– Y auriez-vous pensé ? répondit John.
– Vous ne m’en aviez rien dit, continua Dot en
s’asseyant sur le plancher et en secouant la tête, tandis
qu’elle le regardait. C’est pour Gruff et Tackleton le
fabricant de joujoux.
John fit signe qu’oui.
Mistress Peerybingle secoua aussitôt la tête au
moins cinquante fois ; non pas pour exprimer sa
satisfaction, mais bien un muet étonnement ; elle fit une
moue – il lui fallut faire effort, car ses lèvres n’étaient
pas faites pour la moue, j’en suis sûr – et elle regardait
son mari d’un air distrait. Pendant ce temps, miss
Slowbody, qui avait l’habitude de répéter
machinalement des fragments de conversation pour
amuser le baby, qui estropiait les noms en les mettant
tous au pluriel, disait à l’enfant : Ce sont les Gruffs et
les Tackletons, les fabricants de joujoux ; on achète
chez les pâtissiers des gâteaux de mariage pour eux, et
les mamans devinent tout ce qu’il y a dans les boîtes
que les papas apportent. Et ainsi de suite.
– Et cela se fera vraiment ! dit Dot. Elle et moi nous
allions ensemble à l’école, quand nous étions de petites
filles.
John aurait pu penser à elle, puisqu’elle allait à
l’école en même temps que sa femme, John regarda Dot
avec plaisir, mais il ne répondit pas.
– Mais lui en bois vieux ! Il est bien peu fait pour
elle ! De combien d’années est-il plus âgé que vous
Gruff Tackleton, John ?
– Demandez-moi plutôt combien de tasses de thé je
boirai ce soir de plus qu’il n’en boirait en quatre
soirées, répondit John d’un ton de bonne humeur, en
approchant une chaise de la table ronde, et en
commençant à manger le jambon. – Quant à manger, je
mange peu, mais ce peu me profite, Dot.
Il disait cela et il le pensait toutes les fois qu’il
mangeait, mais c’était une de ses illusions, car son
appétit le trompait toujours. Ces paroles n’éveillèrent
cette fois aucun sourire sur le visage de sa femme, qui
resta au milieu des paquets, après avoir poussé du pied
la boîte au gâteau, qu’elle ne regardait plus, elle ne
pensait pas même au soulier mignon dont elle était fière
quoique ses yeux fussent fixés dessus. Absorbée dans
ses réflexions, oubliant le thé et John – quoiqu’il
l’appelât et frappât la table de son couteau pour attirer
son attention, – elle ne sortit de sa rêverie que lorsqu’il
se leva et vint lui toucher le bras. Elle le regarda, et
courut se mettre à la table à thé, en riant de sa
négligence. Mais son rire n’était plus le même
qu’auparavant ; la forme et le son étaient changés.
Le Grillon aussi avait cessé de chanter. La cuisine
n’était plus si gaie, elle ne l’était plus du tout.
– Ainsi, voilà tous les paquets, n’est-ce pas, John ?
dit-elle en rompant un long silence, pendant lequel
l’honnête voiturier s’était dévoué à prouver qu’il avait
goût à ce qu’il mangeait, s’il ne parvenait pas à prouver
qu’il mangeait peu. – Voilà tous les paquets, n’est-ce
pas John ?
– C’est là tout. Mais... non... Je..., dit-il en posant
son couteau et la fourchette, et respirant longuement.
J’avoue que j’ai entièrement oublié le vieux monsieur.
– Le vieux monsieur ?
– Dans la voiture, dit John. Il dormait dans la paille
quand je l’ai laissé. Je me suis presque souvenu de lui
deux fois depuis que je suis arrivé, mais cela m’a passé
deux fois de la tête. Holà ! hé ! ici ! levez-vous ! C’est
bien, mon ami !
John dit ces dernières paroles en dehors de la
maison, dans la cour où il avait couru, une chandelle à
la main.
Miss Slowbody, sentant qu’il y avait quelque chose
de mystérieux dans ce vieux monsieur, et réunissant
dans son imagination confuse certaines idées de nature
religieuse avec le sens de cette phrase, se troubla
tellement, que, se levant précipitamment de sa chaise
basse auprès du feu pour se mettre sous la protection de
sa maîtresse, elle se croisa avec un étranger âgé et le
heurta avec le seul objet qu’elle avait dans les mains. Il
arriva que cet objet était l’enfant, il s’en suivit un choc
et un grand effroi, que la sagacité de Boxer vint
accroître ; car ce brave chien, plus attentif que son
maître, semblait avoir surveillé l’étranger pendant son
sommeil de peur qu’il ne s’en allât en emportant
quelques jeunes plans de peupliers qui étaient liés
derrière la voiture ; et il l’avait si peu perdu de vue qu’il
le suivait, le nez sur ses talons, cherchant à mordre ses
boutons de guêtres.
– Vous êtes sans conteste un bon dormeur,
monsieur, dit John, lorsque la tranquillité fut rétablie.
En même temps, le vieillard s’était arrêté, et restait
immobile et la tête découverte, au centre de
l’appartement. Il avait de longs cheveux blancs, une
physionomie ouverte, des traits frais pour un homme
âgé et des yeux noirs, brillants et perçants. Il regarda
autour de lui avec un sourire, et salua la femme du
voiturier en inclinant gravement la tête.
Son costume rappelait une mode déjà bien
ancienne ; il était en drap brun. Il avait à la main un
gros bâton de voyage ; il donna un coup sur le plancher,
et le bâton s’ouvrant devint une chaise, sur laquelle il
s’assit avec beaucoup de calme.
– Voilà, dit le voiturier en se tournant vers sa
femme, voilà comment je l’ai trouvé assis au bord de la
route, raide comme une pierre millaire et presque aussi
muet.
– Assis en plein air, John !
– En plein air, répondit le voiturier, et à la tombée
de la nuit. Port payé, m’a-t-il dit en me donnant dix-huit
pence ; et il est monté dans la voiture, et le voilà.
– Il va s’en aller, je pense, John.
– Pas du tout ; il allait parler.
– Avec votre permission, je devais être laissé au
bureau jusqu’à ce qu’on me réclamât, dit l’étranger
avec douceur. Ne faites pas attention à moi.
En parlant ainsi, il prit une paire de lunettes dans
une de ses grandes poches, un livre dans une autre, et se
mit à lire tranquillement, sans faire plus d’attention à
Boxer que si c’eût été un agneau familier.
Le voiturier et sa femme échangèrent un regard
d’inquiétude. L’étranger leva la tête, et après avoir jeté
les yeux de l’un à l’autre, il dit :
– C’est votre fille, mon ami ?
– C’est ma femme, répondit John.
– Votre nièce ?
– Ma femme, reprit John.
– Vraiment ! observa l’étranger ; elle est bien
jeune !
Et il reprit tranquillement sa lecture ; mais avant
d’avoir pu lire deux lignes, il l’interrompit de nouveau
pour dire :
– Cet enfant est à vous ?
John lui fit un signe de tête gigantesque : réponse
équivalente par son énergie à celle qu’aurait faite une
trompette parlante.
– C’est une fille ?
– Un ga-a-arçon, cria John.
– Il est aussi bien jeune, n’est-ce pas ?
Mistress Peerybingle se hâta de répondre : – Deux
mois et trois jours ! Il a été vacciné il y a six semaines.
La vaccine a bien pris. Le docteur l’a trouvé un très bel
enfant. Il est aussi gros que la plupart des enfants à cinq
mois. Voyez, s’il n’est pas étonnant de grosseur. Cela
peut vous sembler impossible, mais il se tient déjà sur
ses jambes.
Ici le souffle manqua à la petite mère, qui avait crié
toutes ces sentences à l’oreille du vieillard, au point que
son joli visage en était tout rouge ; elle tenait le baby
devant lui d’un air triomphant, tandis que Tilly
Slowbody tournait autour de l’enfant en gambadant, lui
disant des mots inintelligibles pour le faire rire.
– Écoutez ! on vient le chercher, j’en suis sûr, dit
John. Il y a quelqu’un à la porte. Ouvrez, Tilly.
Avant qu’elle y arrivât, la porte fut ouverte par
quelqu’un qui venait du dehors : c’était une porte
primitive, avec un loquet que chacun pouvait tirer à
volonté, et je vous assure que beaucoup de gens le
tiraient ; car les voisins de toutes conditions aimaient à
causer un instant avec le voiturier, quoiqu’il ne fût pas
grand parleur sur quelque sujet que ce fût. Quand la
porte fut ouverte elle donna entrée à un homme petit,
maigre, pensif, à l’air soucieux, qui semblait s’être
taillé un paletot dans la toile d’emballage d’une vieille
caisse ; car lorsqu’il se retourna pour fermer la porte,
pour empêcher le froid d’entrer, on lut en grosses
capitales sur son dos les lettres G et T, et au-dessous
verres en lettres ordinaires.
– Bonsoir, John ! dit le petit homme. Bonsoir, Mum,
bonsoir, Tilly. Bonsoir, l’inconnu. Comment va le baby,
Mum ? Boxer va bien aussi, j’espère ?
– Tout va à merveille, Caleb. Vous n’avez qu’à voir
l’enfant, d’abord, pour être sûr qu’il va bien.
– Je n’ai besoin aussi que de vous voir pour être sûr
que vous allez bien, dit Caleb.
Cependant il ne la regardait pas, car il avait un
regard pensif et incertain qui s’égarait sur tout autre
objet que celui dont il parlait. On pouvait en dire autant
de sa voix.
– J’en dirai autant de John, de Tilly et de Boxer.
– Vous avez été occupé jusqu’à présent, Caleb ? dit
le voiturier.
– Oui, à peu près, répondit-il avec l’air distrait d’un
homme qui cherche la pierre philosophale. Un peu trop,
peut-être. Les arches de Noé sont très demandées en ce
moment. J’aurais voulu un peu perfectionner les gens
de la famille, mais ce n’est guère possible au prix
auquel il faut les donner. On aimerait à pouvoir
distinguer Sem de Cham, et les hommes des femmes. Il
ne faudrait pas faire les mouches si grosses en
proportion des éléphants. À propos, John, avez-vous
quelque paquet pour moi ?
Le voiturier mit la main dans une des poches du
surtout qu’il venait de quitter, et en tira un petit pot à
fleurs.
– Le voilà, dit-il, avec le plus grand soin. Il n’y a pas
une feuille d’endommagée. Il est plein de boutons.
L’œil terne de Caleb se ranima en le prenant, et il
remercia John.
– C’est cher, Caleb, dit le voiturier. C’est très cher
dans cette saison.
– N’importe, dit Caleb ; quoi qu’il coûte, ce sera
bon marché pour moi. Il n’y a pas autre chose ?
– Une petite caisse, répondit le voiturier. La voici.
– Pour Caleb Plummer, lut le petit homme en
épelant l’adresse. With Cash. Avec de l’argent ? Je ne
crois pas que ce soit pour moi.
– With Care, avec soin lut John, par-dessus l’épaule
de Caleb. Où lisez-vous Cash ?
– C’est juste ! c’est juste ! Ah ! si mon cher enfant
qui était en Amérique vivait, il aurait pu y avoir de
l’argent. Vous l’aimiez comme votre fils, John, n’est-ce
pas ! Vous n’avez pas besoin de le dire ; je le sais
parfaitement, Caleb Plummer. With Care. Oui, oui, tout
va bien. C’est une caisse d’yeux de poupées pour les
ouvrages de ma fille. Plut à Dieu que ce fût de vrais
yeux qui lui rendissent la vue !
– Je voudrais bien, moi aussi, que cela pût être, dit
le voiturier.
– Merci, dit le petit homme. Vous dites cela de bon
cœur. Penser qu’elle ne verra jamais ces poupées dont
elle est entourée tout le jour ! Voilà qui est poignant.
Combien vous dois-je, John ?
– Vous vous moquez, ce n’est pas la peine ; je me
fâcherai, si vous me le demandez encore.
– Je reconnais bien là votre bon cœur. Voyons, je
crois que c’est tout.
– Je ne crois pas, dit le voiturier. Cherchons encore.
– Quelque chose pour notre marchand, sans doute,
dit Caleb. C’est pour cela que je suis venu, mais ma tête
est si occupée d’arches et d’autres choses ! N’est-il pas
venu ?
– Non, répondit le voiturier. Il est trop occupé, il va
se marier.
– Cependant il viendra, dit Caleb ; car il m’a dit de
suivre la route qui mène chez moi ; il y aurait dix contre
un à parier qu’il me rencontrerait. Je ferais donc bien de
m’en aller. Auriez vous la bonté, madame, de me laisser
pincer la queue de Boxer un instant ?
– Pourquoi donc, Caleb ? belle demande !
– N’y faites pas attention, dit le petit homme ; il est
possible que cela ne lui plaise pas ; mais j’ai reçu une
petite commande de chiens jappants, et je voudrais
essayer d’imiter la nature de mon mieux pour six pence.
Voilà tout.
Heureusement, Boxer se mit à aboyer sans attendre
le stimulant. Mais il annonçait l’approche d’un nouveau
visiteur, Caleb renvoya son expérience à un meilleur
moment, mit la boîte ronde sur son épaule et se hâta de
prendre congé. Il aurait pu s’en épargner la peine, car il
rencontra le visiteur sur le pas de la porte.
– Oh ! Vous êtes ici, vous ? Attendez un moment, je
vous emmènerai chez moi. John Peerybingle, je vous
présente mes devoirs. Je les présente à votre charmante
femme. Elle embellit de jour en jour, et elle rajeunit, ce
qui n’est pas le plus beau de l’histoire.
– Je serais surprise de votre compliment,
M. Tackleton, dit Dot avec assez peu de bonne grâce, si
je ne savais pas quelle en est la cause.
– Vous la savez donc ?
– Je le crois, du moins, dit Dot.
– Ce n’a pas été sans peine, je suppose.
– C’est vrai.
Tackleton, le marchand de joujoux, connu sous le
nom de Gruff et Tackleton, son ancienne maison de
commerce quand il avait pour associé Gruff, Gruff le
rébarbatif, Tackleton était un homme dont la vocation
avait été tout à fait incomprise de ses parents et de ses
tuteurs. S’ils en avaient fait un prêteur d’argent, un
procureur, un recors, il aurait jeté dans sa jeunesse sa
gourme de mauvais sentiments, et après avoir fait
beaucoup d’affaires louches, il aurait pu devenir
aimable, ne fût-ce que par amour de la nouveauté et du
changement. Mais rivé à la profession de fabricant de
joujoux, il était devenu un ogre domestique, qui avait
passé toute sa vie à s’occuper des enfants, et était leur
implacable ennemi. Il méprisait tous les joujoux ; il
n’en aurait pas acheté pour tout au monde. Dans sa
malice, il se plaisait à donner l’expression la plus
grimaçante aux fermiers qui conduisaient les cochons
au marché, au crieur public qui recherchait les
consciences de procureurs perdues, aux vieilles femmes
qui raccommodaient des bas ou qui découpaient un
pâté, et autres personnages qui composaient son fond de
boutique ; son esprit jouissait, quand il faisait des
vampires, des diables à ressorts enfoncés dans une
boîte, destinés à faire peur aux enfants. C’était son seul
plaisir, et il se montrait grand dans ces inventions.
C’était un délice pour lui que d’inventer un
croquemitaine ou un sorcier. Il avait mangé de l’argent
pour faire fabriquer des verres de lanterne magique où
le démon était représenté sous la forme d’un homard à
figure humaine. Il en avait aussi perdu à faire faire des
géants hideux. Il n’était pas peintre, mais avec un
morceau de craie il indiquait à ses artistes par un simple
trait, le moyen d’enlaidir la physionomie de ces
monstres, qui étaient capables de troubler l’imagination
des enfants de dix à douze ans pendant toutes leurs
vacances.
Ce qu’il était pour les joujoux, il l’était, comme la
plupart des hommes, pour toutes les autres choses.
Vous pouvez donc supposer aisément que la grande
capote verte qui descendait jusqu’au mollet, et qui était
boutonnée jusqu’au menton, enveloppait un compagnon
fort peu agréable.
Et pourtant, Tackleton le marchand de joujoux allait
se marier ; oui il allait se marier en dépit de tout cela, et
il allait épouser une femme jeune et jolie.
Il n’avait pas du tout la mine d’un fiancé, dans la
cuisine du voiturier, avec sa figure sèche, sa taille
ficelée dans sa redingote, son chapeau rabattu sur le
nez, ses mains fourrées au fond de ses poches, son œil
ricaneur où semblait s’être concentrée toute la noirceur
de nombre de corbeaux. Pourtant il allait se marier.
– Dans trois jours, jeudi prochain, le dernier jour du
premier mois de l’année, ce sera mon jour de noce, dit
Tackleton.
Ai-je dit qu’il avait toujours un œil grand ouvert, et
l’autre presque fermé, et que l’œil presque fermé était le
plus expressif ? Je ne crois pas l’avoir dit.
– C’est mon jour de noce, dit Tackleton en faisant
sonner son argent.
– C’est aussi le nôtre, s’écria le voiturier.
– Ha ! ha ! vraiment, dit Tackleton en riant. Vous
faites précisément un couple pareil à nous.
L’indignation de Dot à cette assertion
présomptueuse ne peut se décrire. Cet homme était fou.
– Écoutez, dit Tackleton en poussant le voiturier du
coude et le tirant un peu à l’écart, vous serez de la
noce ; nous sommes embarqués dans le même bateau.
– Comment, dans le même bateau ! dit le voiturier.
– À peu de chose près, vous savez, dit Tackleton.
Venez passer une soirée avec nous auparavant.
– Pourquoi ? dit le voiturier étonné d’une hospitalité
si pressante.
– Pourquoi ? reprit l’autre, voilà une nouvelle
manière de recevoir une invitation ! Pourquoi ? pour se
récréer, pour être en société, vous savez, pour s’amuser.
– Je croyais que vous n’étiez pas toujours sociable,
dit le voiturier avec sa franchise.
– Allons, dit Tackleton, je vois qu’il ne sert de rien
d’être franc avec vous ; c’est parce que votre femme et
vous avez l’air d’être parfaitement bien ensemble. Vous
comprenez...
– Non, je ne comprends pas, interrompit John, que
voulez-vous dire ?
– Eh bien ! dit Tackleton, comme vous avez l’air de
faire très bon ménage, votre société fera un très bon
effet sur mistress Tackleton. Et quoique je ne crois pas
que votre femme me voie de très bon œil, elle ne peut
s’empêcher d’entrer dans mes vues, car rien que son
apparition avec vous fera l’effet que je désire. Dites-
moi donc que vous viendrez.
– Nous nous sommes arrangés pour célébrer
l’anniversaire de notre jour de noce chez nous, nous
nous le sommes promis. Vous savez que le chez soi...
– Qu’est-ce que c’est que le chez soi ? s’écria
Tackleton, quatre murs et un plafond. – Vous avez un
grillon ? Pourquoi ne les tuez-vous pas ? je les tue,
moi ; je déteste ce cri. – Il y a quatre murs et un plafond
chez moi ; venez-y.
– Vous tuez vos grillons ? dit John.
– Je les écrase, répondit l’autre en frappant le sol du
talon. Vous viendrez, n’est-ce pas ? C’est autant votre
intérêt que le mien que les femmes se persuadent l’une
à l’autre qu’elles sont contentes et qu’elles ne peuvent
pas être mieux. Je les connais. Tout ce qu’une femme
dit, une autre femme est aussitôt déterminée à le croire.
Il y a entre elles un esprit d’émulation tel que, si votre
femme dit : « Je suis la plus heureuse femme du monde,
mon mari est le meilleur des maris, et je suis folle de
lui », ma femme dira la même chose de moi à la vôtre,
et plus encore, elle le croira à moitié.
– Voudriez-vous dire qu’elle ne le pense pas ?
demanda le voiturier.
– Qu’elle ne pense pas quoi ? s’écria Tackleton avec
un rire sardonique.
Le voiturier avait envie d’ajouter : « Qu’elle n’est
pas folle de vous », mais en voyant son œil à demi
fermé, et une physionomie si peu faite pour exciter
l’affection, il dit : – Qu’elle ne le croit pas ?
– Ah ! vous plaisantez, dit Tackleton.
Mais le voiturier dont l’esprit était trop lent pour
comprendre la signification de ses paroles, regarda
Tackleton d’un air si sérieux, que celui-ci se crut obligé
d’être un peu plus explicite.
– J’ai le goût d’épouser une femme jeune et jolie,
dit-il ; c’est mon goût et j’ai les moyens de le satisfaire.
C’est mon caprice. Mais... regardez.
Tackleton montrant du doigt Dot assise devant le
feu, le menton appuyé sur sa main, et regardant la
flamme d’un air pensif. Les regards du voiturier se
portèrent alternativement de sa femme sur Tackleton, et
de Tackleton sur sa femme.
– Elle vous respecte et vous obéit, sans doute, dit
Tackleton ; eh ! bien, comme je ne suis pas un homme à
grands sentiments, cela me suffit. Mais croyez-vous
qu’il n’y ait rien de plus en elle ?
– Je crois, répondit le voiturier, que si un homme me
disait qu’il n’y a rien de plus, je le jetterais par la
fenêtre.
– C’est bien cela, dit l’autre avec sa promptitude
ordinaire. J’en suis sûr. Je ne doute pas que vous le
feriez. J’en suis certain. Bonsoir. Je vous souhaite de
bons rêves.
Le brave voiturier était abasourdi, et ces paroles
l’avaient mis mal à l’aise, malgré lui. Il ne put
s’empêcher de le montrer à sa manière.
– Bonsoir, mon cher ami, dit Tackleton d’un air de
compassion. Je m’en vais. Je vois qu’en réalité nous
sommes logés tous deux à la même enseigne. Ne
viendrez-vous pas demain soir ? Bon ! Demain vous
sortirez pour faire des visites. Je sais où vous irez, et j’y
mènerai celle qui doit être ma femme. Cela lui fera du
bien. Vous y consentez ? Merci. Qu’est-ce ?
C’était un grand cri poussé par la femme du
voiturier, un cri aigu, perçant, qui fit retentir la cuisine.
Elle s’était levée de sa chaise, et elle était debout en
proie à la terreur et à la surprise.
– Dot ! cria le voiturier. Mary ! Darling ! Qu’est-ce
qui est arrivé ?
Ils furent tous là dans un instant. Caleb, qui s’était
appuyé sur la caisse de gâteau, n’avait repris
qu’imparfaitement sa lucidité d’esprit en s’éveillant en
sursaut, et saisit miss Slowbody par les cheveux ; mais
il lui en demanda pardon aussitôt.
– Mary ! s’écria le voiturier en soutenant sa femme
dans ses bras ; vous trouvez-vous mal ? Qu’avez-vous ?
dites-le moi, ma chère.
Elle ne répondit qu’en frappant ses mains l’une
contre l’autre, et en partant d’un éclat de rire. Puis, se
laissant glisser à terre, elle se couvrit le visage de son
tablier, et se mit à pleurer à chaudes larmes. Ensuite,
elle éclata encore de rire, après cela elle poussa des
cris ; enfin elle dit qu’elle se sentait froide, et elle se
laissa ramener auprès du feu. Le vieillard était debout,
comme auparavant tout à fait calme.
– Je suis mieux, John, dit-elle ; je suis parfaitement
remise ; je...
Mais John était du côté opposé, et elle avait le
visage tourné vers l’étrange vieillard, comme si elle
s’adressait à lui. Sa tête se dérangeait-elle ?
– Ce n’est qu’une imagination, mon cher John...
quelque chose qui m’a passé tout à coup devant les
yeux ; je ne sais ce que c’était. Cela est passé, tout à fait
passé.
– Je suis charmé que ce soit passé, dit Tackleton, en
jetant un regard expressif autour de la cuisine. Mais
qu’est-ce que ce pouvait être ? Caleb, quel est cet
homme à cheveux gris ?
– Je ne le connais pas, monsieur, répondit Caleb tout
bas. Je ne l’ai jamais vu de ma vie. Une bonne figure
pour un casse-noisette ; tout à fait un nouveau modèle.
En lui faisant une mâchoire inférieure qui pendrait
jusque sur son gilet, il serait très original.
– Il n’est pas assez laid, dit Tackleton.
– Ou bien pour un serre-allumettes, continua Caleb
absorbé dans ses réflexions. Quel modèle ! On lui
ouvrirait la tête pour lui mettre des allumettes, et on lui
tournerait les talons en l’air pour les y frotter. Cela
ferait très bien sur une cheminée de bonne maison.
– Ce n’est pas assez laid, dit M. Tackleton. Allons
Caleb, venez avec moi et portez-moi cette boîte.
J’espère que vous allez bien maintenant, mistress
Peerybingle ?
– Oh ! tout est passé, répondit la petite femme, en
faisant un geste comme pour le repousser. Bonsoir.
– Bonsoir, madame ; bonsoir, John Peerybingle.
Caleb, prenez garde à la boîte. Je vous tuerais, si vous
la laissiez tomber. Que la nuit est noire ! et comme le
temps est devenu encore plus mauvais ! Bonsoir.
Et il partit, après avoir jeté un dernier regard tout
autour de la cuisine. Caleb le suivit, en portant le gâteau
de mariage sur sa tête.
Le voiturier avait été tellement mis hors de lui par le
cri de sa femme, et dans son inquiétude il avait été
tellement absorbé par les soins qu’il lui donnait, qu’il
avait presque oublié l’étranger, qui se trouvait
maintenant la seule personne qui ne fut pas de la
maison.
John dit à Dot : – Vous voyez que ni M. Tackleton,
ni Caleb ne l’ont réclamé. Il faut que je lui fasse savoir
qu’il est temps de s’en aller.
Au même instant, l’étranger s’avançant vers lui, lui
dit : – Pardon, mon ami, je crains que votre femme n’ait
été indisposée. Je regrette de vous donner de
l’embarras, mais ne voyant pas arriver le serviteur que
mon infirmité me rend indispensable, je redoute
quelque méprise. Le temps, qui m’a rendu si utile l’abri
de votre voiture, continue à être mauvais. Seriez-vous
assez bon pour me faire dresser un lit ici ?
La pantomime de l’étranger, qui avait montré ses
oreilles en parlant de son infirmité, avait donné plus de
force à ses paroles.
– Oui, certainement, répondit Dot avec
empressement.
– Oh ! dit le voiturier surpris de la promptitude avec
laquelle ce consentement avait été donné. Bien ! je n’ai
rien à objecter ; mais cependant je ne suis pas sûr que...
– Chut, mon cher John, interrompit-elle.
– Bah ! il est sourd comme une pierre, reprit John.
– Je le sais, mais... Oui, monsieur. Oui,
certainement. Je vais lui dresser un lit tout de suite.
John.
Comme elle courait pour exécuter cette promesse, le
trouble de son esprit et l’agitation de ses manières
étaient si étranges, que le voiturier la regarda tout ébahi.
– Les mamans vont donc faire les lits ! dit miss
Slowbody au baby avec ses pluriels absurdes ; ses
cheveux tomberont tout ébouriffés quand elles ôteront
les bonnets, et les bonnes amies assises auprès du feu
auront peur.
Avec cette attention à des bagatelles qu’accompagne
souvent l’inquiétude d’esprit, le voiturier tout en se
promenant de long en large, répéta maintes fois
mentalement ces paroles absurdes. Il les répéta si
souvent qu’il les apprit par cœur, et il les récitait
comme une leçon, lorsque Tilly Slowbody, après avoir
frictionné avec la main la tête de l’enfant, lui rattacha
son bonnet.
– Nos chères amies assises au coin du feu ont eu
peur. Qu’est-ce qui a donc pu faire peur à Dot ? je ne
puis me le figurer, murmurait le voiturier en allant et
venant dans la cuisine.
Il se rappelait les insinuations du marchand de
joujoux, et elles remplissaient son cœur d’un malaise
vague et indéfinissable. En vain il cherchait à bannir ce
souvenir, mais M. Tackleton était un esprit vif et rusé,
tandis que le voiturier ne pouvait s’empêcher de
reconnaître qu’il n’était lui-même qu’un homme à
conception lente, pour qui une indication incomplète ou
interrompue était une vraie torture. Ce n’était pas qu’il
voulût rattacher la conduite si extraordinaire de sa
femme à aucune des paroles de M. Tackleton, mais ces
deux choses sans relation apparente entre elles, ne
cessaient pas de se représenter à son esprit d’une
manière inséparable.
Le lit fut bientôt prêt ; et l’étranger, refusant tout
autre rafraîchissement qu’une tasse de thé, se retira.
Alors Dot, tout à fait remise, dit-elle, arrangea pour son
mari la grande chaise au coin de la cheminée, chargea
sa pipe et la lui remit, et s’assit à côté de lui sur son
tabouret placé comme d’habitude sur le foyer.
Elle aimait bien ce tabouret, dit-elle, elle aurait
toujours voulu y être assise sur ce petit tabouret mignon
qu’elle préférait à tout autre siège.
Elle était la femme du monde la plus capable de
charger une pipe. Il y avait du plaisir à la voir introduire
ses jolis doigts dans le fourneau, souffler dans le tuyau
pour le nettoyer, et puis y souffler encore une douzaine
de fois, comme si elle ne savait qu’il n’y avait plus rien
à en faire sortir, le mettre devant son œil comme une
lunette d’approche, et regarder au travers avec
mignardise. Elle déployait un vrai talent à bourrer les
fourneaux de tabac ; et elle mettait de l’art, oui
vraiment, de l’art, lorsque le voiturier avait mis la pipe
à la bouche, à mettre le feu à la pipe avec un papier
allumé, sans jamais brûler le nez de son mari,
quoiqu’elle en approchât de fort près.
Le Grillon et la Bouilloire, se remettant à chanter,
reconnaissaient aussi cet art. Le feu, qui brillait d’un
nouvel éclat le reconnaissait. Le petit faucheur de la
pendule, dont le travail n’attirait l’attention de
personne, le reconnaissait. Et celui qui le reconnaissait
le mieux c’était le voiturier, dont le visage
s’épanouissait au milieu du tourbillon de fumée.
Pendant qu’il fumait sa vieille pipe d’un air calme et
pensif, pendant que la pendule tintait, que le feu brillait,
et que le Grillon chantait, ce génie du foyer et de la
maison – car tel était le Grillon – sortit sous une forme
de fée, et évoqua autour de lui des images nombreuses,
des souvenirs domestiques. Des Dots de tous les âges
remplirent la chambre. Des Dots qui n’étaient que des
enfants, courant devant lui, cueillant des fleurs dans les
prés, des Dots timides, fuyant à demi et cédant à demi,
à son image un peu lourde ; des Dots mariées faisant
leur entrée dans la maison et prenant possession des
clés d’un air de triomphe ; des Dots récemment mères,
suivies de Slowbody imaginaires portant des enfants au
baptême ; des Dots plus âgées, mais toujours
charmantes regardant danser des jeunes Dots leurs filles
dans un bal rustique, des Dots ayant pris de
l’embonpoint et entourées de leurs petits enfants ; des
Dots décrépites, marchant en chancelant, appuyées sur
des bâtons. De vieux voituriers lui apparurent aussi
avec de vieux chiens Boxers couchés à leurs pieds ; de
nouvelles voitures conduites par de nouveaux voituriers
– les frères Peerybingle, lisait-on sur les plaques ; – de
vieux voituriers malades, soignés par les plus gentilles
mains, et enfin des tombes de vieux voituriers dans la
verdure du cimetière. Et comme le Grillon lui montrait
toutes ces choses – il les voyait distinctement, quoiqu’il
eût les yeux fixés sur le feu, – le cœur du voiturier se
dilatait de joie et il remerciait de tout son pouvoir les
dieux de la maison, et ne pensait pas plus que vous à
Gruff et Tackleton.
Mais quelle est cette figure de jeune homme que le
Grillon-fée lui montrait si près du tabouret de Dot ?
Pourquoi se tenait-il là, tout seul, le bras sur le manteau
de la cheminée, répétant toujours : « Mariée et pas avec
moi ! »
Oh Dot ! il n’y a plus de place pour cette vision dans
toutes celles de votre mari ; pourquoi cette ombre est-
elle tombée sur mon cœur !
II
Second cri
Caleb Plummer et sa fille aveugle habitaient seuls
ensemble, comme disent les livres de contes. – Je bénis
ces livres, et j’espère que vous les bénirez comme moi
de ce qu’ils racontent quelque chose de ce monde
prosaïque. Caleb Plummer et sa fille aveugle habitaient
seuls ensemble, dans une petite baraque en bois,
appuyée contre la maison de Gruff et Tackleton, qui
faisait l’effet d’une verrue sur un nez. La maison de
Gruff et Tackleton était celle qui faisait le plus de figure
dans toute la rue, tandis que vous auriez démoli en deux
coups de marteau toute la baraque de Caleb, et vous en
auriez emporté tous les débris sur une seule voiture.
Si quelqu’un avait arrêté ses yeux pour honorer d’un
regard la place de la masure de Caleb Plummer, ce
n’aurait été sans doute, que pour en approuver la
démolition pour cause d’embellissement de la rue ; car
elle faisait sur la maison de Gruff et Tackleton l’effet
d’une excroissance, telle qu’une verrue sur un nez, un
coquillage sur la carène d’un navire, un clou sur une
porte, un champignon sur la tige d’un arbre. Mais
c’était de ce germe qu’était sorti le tronc superbe de
Gruff et Tackleton. Sous ce toit crevassé, l’avant-
dernier Gruff avait commencé, sur une petite échelle, la
fabrique de joujoux pour des garçons et des filles,
maintenant devenus vieux, qui en avaient joué, qui les
avaient brisés et qui avaient été dormir.
J’ai dit que Caleb et sa pauvre fille aveugle
habitaient là, mais j’aurais dû dire que Caleb habitait là
et que sa fille habitait ailleurs ; elle habitait une
demeure enchantée par le talent de Caleb, où la
pauvreté, le dénuement, et les soucis ne pénétraient
jamais. Caleb n’était pas sorcier, mais il possédait là
son art magique réservé aux hommes : la magie du
dévouement, et l’amour sans bornes. La nature avait été
sa seule maîtresse, et lui avait enseigné à produire tous
ses enchantements.
La fille aveugle n’avait jamais su que le plafond
était sale, les murs décrépits et lézardés, et laissant à
l’air des passages de plus en plus nombreux ; que les
solives vermoulues étaient prêtes à s’effondrer ; que la
rouille mangeait le fer, la pourriture le bois, et la
moisissure le papier ; enfin que le délabrement de la
masure s’aggravait chaque jour. Elle ne sut jamais que
la table à manger ne portait qu’une vaisselle ébréchée,
que le découragement et les chagrins attristaient la
maison, et que les cheveux de son père blanchissaient à
vue d’œil. Elle ne sut jamais qu’ils avaient un maître
froid, exigeant et intéressé ; elle ne sut jamais en un mot
que Tackleton était Tackleton, mais elle vivait dans la
croyance que dans son humour excentrique il aimait à
plaisanter avec eux, et, qu’étant leur ange gardien, il
dédaignait de leur dire une parole de remerciement.
Tout cela était l’œuvre de Caleb, l’œuvre de son
brave homme de père ! Mais il avait aussi un Grillon
dans son foyer ; et pendant qu’il écoutait avec tristesse
sa musique, au temps que sa pauvre aveugle sans mère
était jeune, cet esprit lui inspira la pensée que cette
funeste privation de la vue pourrait être changée en
bonheur, et que sa fille pourrait être rendue heureuse
par ces petits moyens. Car tous les êtres de la tribu des
grillons sont de puissants esprits, quoique ceux qui
conversent avec eux ne le sachent pas le plus souvent,
et il n’y a pas, dans le monde invisible, de voix plus
aimables et plus vraies, sur lesquelles on puisse mieux
compter, et qui donnent des conseils plus affectueux,
que les voix du foyer et du coin du feu, quand elles
s’adressent à l’espèce humaine.
Caleb et sa fille étaient ensemble à l’ouvrage dans
leur chambre d’habitude, qui leur servait à tous les
usages de la vie, et c’était une étrange pièce. Il y avait
là des maisons à divers degrés de construction pour des
poupées de toutes les conditions ; des maisons modestes
pour les poupées de fortune médiocre, des maisons avec
une chambre et une cuisine seulement pour les poupées
de basse classe, des maisons somptueuses pour les
poupées du grand monde. Plusieurs de ces maisons
étaient meublées d’une manière analogue à leur
destination ; d’autres pouvaient l’être sur un simple avis
et il ne fallait pas aller loin pour trouver des meubles.
Les personnages de tout rang à qui ces maisons étaient
destinées étaient là couchés dans des corbeilles, les
yeux fixés au plafond. Ils n’y étaient pas pêle-mêle,
mais réunis d’après leur rang, et les distinctions sociales
y étaient encore plus marquées que dans le monde réel,
où elles se trouvent beaucoup plus dans le vêtement que
dans le corps, et souvent un corps qui serait fait pour
une classe élevée n’est couvert que d’un vêtement
appartenant à la classe la plus humble. Ici la noblesse
avait des bras et des jambes de cire, la bourgeoisie
n’avait les membres qu’en peau, et le peuple qu’en
bois.
Outre les poupées, il y avait bien d’autres
échantillons du talent de Caleb Plummer ; dans sa
chambre, il y avait des arches de Noé, où les animaux
étaient entassés de manière à tenir le moins de place
possible, et à supporter des secousses sans se casser. La
plupart de ses arches de Noé avaient un marteau sur la
porte, appendice peu naturel, mais qui ajoutait un
ornement gracieux à l’édifice. On y voyait des
vingtaines de petites voitures, dont les roues, quand
elles tournaient, faisaient entendre une musique
plaintive. On y voyait de petits violons, de petits
tambours et autres instruments de torture pour les
oreilles des grandes personnes, tout un arsenal de
canons, de fusils, de sabres et de lances. On y voyait de
petits saltimbanques en culottes rouges, franchissant
des obstacles en ficelle rouge, et descendant de l’autre
côté, la tête en bas et les pieds en l’air. On y voyait des
vieux à barbes grises, sautant comme des fous par
dessus des barrières horizontales, placées exprès au
travers de la porte de leurs maisons. On y voyait des
animaux de toute espèce et des chevaux de toutes les
races, depuis le grison juché sur quatre chevilles
plantées dans son corps en guise de jambes, jusqu’au
magnifique cheval de course prêt à gagner le prix du roi
au grand Derby. Il aurait été difficile de compter les
nombreuses douzaines de figures grotesques qui étaient
toujours prêtes à commettre toute espèce d’absurdités à
la première impulsion d’une manivelle, de sorte qu’il
n’aurait pas été aisé de citer une folle, un vice, une
faiblesse, qui n’eût pas son type exact ou approchant
dans la chambre de Caleb Plummer. Et ce n’était pas
sous une forme exagérée, car il ne faut pas de fortes
manivelles pour pousser les hommes et les femmes à
faire des actes aussi étranges que jamais jouet d’enfant
a pu en exécuter.
Au milieu de tous ces objets, Caleb et sa fille étaient
assis et travaillaient. La jeune aveugle habillait une
poupée, et Caleb peignait et vernissait la façade d’une
charmante petite maison.
L’air soucieux imprimé sur les traits de Caleb, sa
physionomie rêveuse et absorbée qui aurait convenu à
un alchimiste ou à un savant profond, faisaient au
premier abord un contraste frappant avec la trivialité de
son occupation. Mais les choses triviales, que l’on fait
pour avoir du pain, deviennent au fond des choses
sérieuses ; et je ne saurais dire, Caleb eût-il été lord
chambellan, ou membre du parlement, ou avocat, ou
grand spéculateur, s’il aurait passé son temps à faire des
choses moins bizarres, tandis que je doute fort qu’elles
eussent été moins innocentes.
– Vous avez donc été à la pluie hier soir, père, avec
votre belle redingote neuve ? lui dit sa fille.
– Avec ma belle redingote neuve ? répondit Caleb,
en jetant sur la corde où séchait suspendue la vieille
souquenille de toile d’emballage que nous avons
décrite.
– Que je suis heureuse que vous l’ayez achetée,
père.
– Et à un tel tailleur, encore, dit Caleb. Le tailleur le
plus à la mode. Elle est trop belle pour moi.
La jeune aveugle quitta son ouvrage et se mit à rire
avec bonheur.
– Trop belle, père ! Qu’est-ce qui peut être trop beau
pour vous ?
– Je suis presque honteux de la porter, dit Caleb en
voyant l’effet de ses paroles sur le visage épanoui de sa
fille ; lorsque j’entends les enfants et les gens dire
derrière moi : oh ! c’est un élégant ! je ne sais plus de
quel coté regarder. Et ce mendiant qui ne voulait pas
s’en aller hier au soir ; il ne voulait pas me croire quand
je l’assurais que j’étais un homme du commun. Non,
Votre Honneur, m’a-t-il dit, que Votre Honneur ne me
dise pas cela ! J’en ai été tout confus et il me semblait
que je ne devais pas porter un habit aussi beau.
Heureuse aveugle quelle joie elle avait dans son
cœur !
– Je vous vois, père, dit-elle en frappant des mains,
je vous vois aussi distinctement que si j’avais des yeux
que je ne regrette jamais quand vous êtes à mes côtés.
Un drap bleu !
– D’un beau bleu, dit Caleb.
– Oui, oui, d’un bleu éclatant ! s’écria la jeune
aveugle en tournant sa figure radieuse, la couleur que je
me rappelle avoir vue dans la félicité du ciel ! Vous
m’avez dit tout à l’heure que c’était un bel habit bleu...
– Et bien fait pour la taille, dit Caleb.
– Oui, bien fait pour la taille ! s’écria la jeune
aveugle en riant de bon cœur ; je vous vois, mon cher
père, avec vos beaux yeux, votre jeune figure, votre
démarche leste, vos cheveux noirs, votre air jeune et
gracieux.
– Allons, allons, dit Caleb, vous allez me rendre fier,
maintenant.
– Je crois que vous l’êtes déjà, s’écria-t-elle en le
montrant du doigt, je vous connais, mon père ; ah ! ah !
je vous ai deviné !
Quelle différence entre le portrait qu’elle s’en faisait
dans son imagination et le vrai Caleb. Elle avait parlé
de sa marche dégagée ; en cela elle ne s’était pas
trompée. Depuis de nombreuses années déjà, il n’était
jamais entré dans sa maison de son pas naturel et
traînant, mais il l’avait contrefait pour tromper les
oreilles de sa fille, et les jours même où il était le plus
triste et le plus découragé, il n’avait jamais voulu
attrister le cœur de son enfant, et avait toujours passé le
seuil de la porte d’un pas léger.
Dieu le savait ! mais je pense que le regard vague et
l’air égaré de Caleb devaient provenir de cette
confusion qu’il avait faite à dessein de toutes les choses
qui l’entouraient, pour l’amour de sa fille aveugle.
Comment le pauvre homme n’aurait-il pas été un peu
égaré après avoir détruit sa propre identité et celle de
tous les objets qui l’entouraient.
– Allons, tout cela, dit Caleb, en se levant un
moment après s’être remis au travail et en reculant de
deux pas pour mieux se rendre compte de la
perspective, tout cela est aussi exact que six fois deux
liards peuvent faire six sous. C’est dommage que la
maison vous présente une façade de tous les côtés, si au
moins il s’y trouvait un escalier pour pouvoir circuler
dans les divers appartements ; mais voilà que je me fais
encore illusion et que je crois à la réalité de tout cela ;
c’est la mauvais côté de mon métier.
– Vous parlez tout à fait bas, mon père, seriez-vous
fatigué ?
– Fatigué ? s’écria Caleb avec beaucoup
d’animation ; qu’est-ce qui pourrait me fatiguer ?
Berthe ? Je ne fus jamais fatigué. Que voulez-vous
dire ?
Pour donner une plus grande force à ces paroles,
Caleb, bien sans le vouloir, s’était mis à imiter deux
bonshommes qui se trouvaient sur la cheminée, et qui
s’étiraient les bras en bâillant, puis il se mit à fredonner
un fragment de refrain. C’était une chanson bachique
qui fit encore un plus grand contraste avec sa figure
naturellement maigre et triste.
– Comment ! je vous trouve en train de chanter, dit
M. Tackleton en arrivant et montrant sa tête entre la
porte. Cela va bien, chantez ; je ne chante pas, moi !
Personne, certes, ne l’aurait soupçonné de chanter,
et il n’avait pas une figure qui en eût le moins du
monde l’air.
– Je ne pourrais chanter, non, continua
M. Tackleton. Je suis charmé que vous le puissiez,
vous ; j’espère que vous pouvez travailler également.
Vous avez du temps de reste pour travailler et pour
chanter, il paraît.
– Si vous pouviez seulement le voir, Berthe,
murmura Caleb à l’oreille de sa fille, quel homme
joyeux ! vous croiriez qu’il vous parle sérieusement, si
vous ne le connaissiez aussi bien que moi.
La jeune aveugle sourit en remuant la tête en signe
d’assentiment.
– On dit qu’il faut s’appliquer à faire chanter
l’oiseau qui ne chante pas, grommela M. Tackleton.
Mais lorsque le hibou qui ne sait pas et qui ne doit pas
chanter veut chanter, que doit-on faire ?
– Si vous pouviez le voir en ce moment, dit Caleb à
sa fille encore plus doucement, oh ! qu’il est gracieux !
– Vous êtes donc toujours agréable et gai avec nous,
s’écria Berthe en souriant.
– Ah ! vous voilà, vous ? répondit Tackleton. Pauvre
idiote !
Il s’était mis réellement dans la tête qu’elle était
idiote, et se fondait peut-être dans cette opinion sur la
gaieté et l’affection qu’on lui témoignait.
– Bien ! vous êtes là ; comment allez-vous ? lui dit
Tackleton de sa voix brusque.
– Oh ! bien, complètement bien. Je suis si heureuse
quand vous venez me voir. Je vous souhaite autant de
bonheur que vous voudriez que les autres en eussent, si
c’est possible.
– Pauvre idiote, murmura Tackleton, pas un rayon,
pas une lueur de raison !
La jeune aveugle prit sa main et la baisa, elle la
garda un moment entre les siennes et y appuya
tendrement une de ses joues avant de l’abandonner. Il y
avait une telle affection et une si grande reconnaissance
dans cet acte, que Tackleton lui-même fut ému de le
voir, et lui dit plus doucement que d’habitude :
– Quelles affaires avons-nous maintenant ?
– Je l’ai enfermé sous mon oreiller en allant me
coucher hier au soir, dit Berthe, et je me le suis rappelé
en rêvant. Et lorsque le jour est venu, et l’éclatant soleil
rouge, le soleil rouge, père ?
– Rouge le matin comme le soir, Berthe, répliqua le
pauvre Caleb, en levant un triste regard vers celui qui le
faisait travailler.
– Quand il est venu, quand j’ai senti dans la
chambre cette chaleur et cette lumière, il m’a semblé
que j’allais m’y heurter en marchant, alors j’ai tourné
vers lui le petit arbuste en remerciant Dieu qui a fait des
choses aussi précieuses, et en vous remerciant vous qui
me les avez envoyées pour m’être agréable.
– Aussi folle qu’une échappée de Bedlam ! dit
Tackleton entre ses dents. Nous allons être forcés d’en
venir aux menottes et aux camisoles de force. Ce ne
sera pas long.
Caleb, les mains croisées et pendantes, regardait
fixement celle qui venait de parler, et se demandait si
réellement – il doutait de cela ! – Tackleton avait fait
quelque chose pour mériter ces remerciements. Il eût
été très difficile à Caleb de décider en ce moment, fût-il
menacé de mort, s’il devait tomber aux genoux du
marchand de joujoux, ou le chasser de chez lui à grands
coups de pied. Caleb savait bien cependant que c’était
lui qui avait apporté à sa fille le petit rosier, et que
c’était lui qui avait inventé l’innocente déception qui
avait empêché Berthe de se douter de toutes les choses
dont il se privait chaque jour afin de la rendre moins
malheureuse.
– Berthe, dit Tackleton, affectant pour une fois un
peu de cordialité ! venez ici.
– Oh ! je puis aller droit à vous, sans que vous ayez
besoin de me guider, répondit-elle.
– Vous dirai-je un secret, Berthe ?
– Si vous le voulez, répondit-elle avec
empressement.
Comme il s’illumina ce visage obscurci ! comme
cette figure devint joyeuse et attentive !
– C’est bien aujourd’hui que cette petite... comment
est son nom, cette enfant gâtée, la femme de
Peerybingle, vous fait sa visite habituelle, c’est bien ce
soir, n’est-ce pas ? dit Tackleton avec une expression de
répugnance pour la chose dont il parlait.
– Oui, répondit Berthe. C’est bien aujourd’hui.
– Je le savais, dit Tackleton. Je désirerais me joindre
à votre partie.
– Avez-vous entendu cela, père ! s’écria la jeune
aveugle avec transport.
– Oui, oui, je l’ai entendu, murmura Caleb avec le
regard fixe d’un somnambule, mais je ne le crois pas.
C’est un de mes mensonges, sans aucun doute.
– Voyez-vous, je voudrais réunir dans votre société
les Peerybingle avec May Fielding, dit Tackleton. Je
fais des démarches pour me marier avec May.
– Vous marier ! s’écria la jeune aveugle en
tressaillant devant lui.
– Elle est tellement idiote, murmura Tackleton, que
je ne m’attendais pas à ce qu’elle me comprit. Oui,
Berthe, me marier ! l’église, le prêtre, le clerc, le
bedeau, la voiture à glaces, les cloches, le repas, le
gâteau de mariage, les rubans, les os à moelle, les
couteaux, et tout le reste de ces folies. Une noce, vous
savez : une noce, ne savez-vous pas ce que c’est qu’une
noce ?
– Je le sais, répondit doucement la jeune aveugle, je
comprends.
– Vraiment ? murmura Tackleton. C’est plus que ce
que j’attendais. Bien ! c’est pour cette raison que je
veux faire partie de votre réunion, et y amener May
ainsi que sa mère. Je vous enverrai pour ce soir quelque
petite chose, un gigot de mouton ou quelque autre plat
confortable. Vous m’attendrez ?
– Oui, répondit-elle.
Elle avait laissé tomber sa tête et s’était retournée ;
et elle demeurait, les mains croisées, rêveuse.
– Je pense que vous m’avez bien compris, dit
Tackleton en s’adressant à elle ; car vous semblez avoir
oublié ce que je vous ai dit... Caleb !
– Je me hasarderai à dire que je suis ici, je suppose,
pensa Caleb... Monsieur !
– Ayez soin qu’elle n’oublie pas ce que je lui ai dit.
– Elle n’oublie jamais, répondit Caleb. C’est une des
qualités qui sont parfaites chez elle.
– Chaque homme s’imagine que les oies qui lui
appartiennent sont des cygnes, observa le marchand de
joujoux en haussant les épaules ! Pauvre diable !
S’étant délivré lui-même de cette remarque avec un
mépris infini, le vieux Gruff et Tackleton sortit.
Berthe resta où il l’avait laissée, perdue dans ses
réflexions. La gaieté s’était évanouie de son visage
baissé, et elle était bien triste. Trois ou quatre fois elle
secoua la tête, comme si elle regrettait quelque souvenir
ou quelque perte ; mais ses tristes réflexions ne se
révélèrent par aucune parole.
Caleb avait été occupé pendant ce temps à joindre le
timon des chevaux à un wagon par un procédé
sommaire, en clouant le harnais dans les parties vives
de leurs corps, lorsqu’elle se dressa tout à coup de sa
chaise, et venant s’asseoir près de lui, elle lui dit :
– Mon père, je suis dans la solitude des ténèbres.
J’ai besoin de mes yeux, mes yeux patients et pleins de
bonne volonté.
– Voici vos yeux, dit Caleb, ils sont toujours prêts ;
ils sont plus à vous qu’à moi, Berthe, et à chaque heure
des vingt-quatre heures. Que voulez-vous faire de vos
yeux, ma chère ?
– Regardez autour de la chambre, mon père.
– C’est fait, dit Caleb. Vous n’avez pas plutôt parlé
que c’est fait, Berthe.
– Dites-moi ce que vous voyez ici autour.
– Tout est la même chose qu’à l’ordinaire, dit Caleb,
grossier mais bien conditionné : de gaies couleurs sur
les murs, de brillantes fleurs sur les plats et les assiettes,
des bois polis, des poutres et des panneaux luisants, la
maison respire partout l’enjouement et la gaieté, et est
vraiment fort gentille.
Elle était agréable et gaie partout où les mains de
Berthe avaient l’habitude et pouvaient atteindre. Mais il
n’en était pas ainsi des autres endroits, ils n’étaient
nullement gais ni agréables, il n’était pas possible de le
dire, quoique ils eussent été si bien transformés par
Caleb.
– Vous avez votre habit de travail, et vous n’êtes pas
si élégant qu’avec le bel habit bleu, dit Berthe en
touchant son père.
– Non, pas si élégant, répondit Caleb ; mais assez
joli, cependant.
– Mon père, dit la jeune aveugle en se rapprochant
tout à fait de lui et passant un de ses bras autour de son
cou, dites-moi quelque chose de May ; elle était bien
jolie, n’est-ce pas !
– Elle était, certes, dit Caleb, vraiment jolie. Et
c’était une chose tout à fait rare pour lui cette fois de ne
pas avoir besoin de recourir à ses inventions
habituelles.
– Ses cheveux sont noirs, dit Berthe pensivement,
plus noirs que les miens. Sa voix est douce et pleine
d’harmonie, je m’imagine. J’ai souvent aimé à
l’entendre. Sa taille...
– Il n’y a pas une seule poupée dans la salle qui
puisse l’égaler, dit Caleb, et ses yeux...
Il s’arrêta, car Berthe avait resserré encore plus ses
bras autour de son cou, et il ne comprit que trop bien ce
pressant avertissement.
Il toussa un moment, il hésita un moment, et se mit à
entonner sa chanson à boire, sa ressource infaillible
dans les moments difficiles.
– Notre ami ? mon père ? notre bienfaiteur. Et je ne
suis jamais fatiguée de savoir ce qui le concerne. En ai-
je jamais été fatiguée ? dit-elle rapidement.
– Non, certainement, répondit Caleb, et avec raison.
– Ah ! avec tant de raison ! s’écria la jeune aveugle
d’un ton si ardent, que Caleb, quoique ses motifs
fussent si purs, n’eut pas le courage de la regarder en
face, mais baissa les yeux comme si elle avait pu
s’apercevoir de son innocente tromperie.
– Alors, parlez-moi encore de lui, mon cher père, dit
Berthe, parlez-m’en souvent. Sa figure est
bienveillante, bonne et tendre. Elle est honnête et vraie,
j’en suis sûre. Ce cœur généreux, qui dissimule tous ses
bienfaits sous une apparence de répugnance et de
rudesse, se trahit dans ses regards, sans doute ?
– Et lui donne un air noble, ajouta Caleb dans son
désespoir tranquille.
– Et lui donne l’air noble, s’écria la jeune aveugle. Il
est plus âgé que May, père ?
– Oui, dit Caleb en hésitant et comme malgré lui.
Oui, il est un peu plus âgé que May, mais cela ne
signifie rien.
– Ô mon père, oui. Être sa compagne patiente dans
les infirmités de son âge ; être sa garde-malade agréable
dans ses maladies, et son amie constante dans ses
souffrances et dans ses chagrins ; ne pas connaître la
fatigue quand on travaille pour l’amour de lui, le
veiller, le soigner, s’asseoir auprès de son lit, et faire la
conversation avec lui à son réveil, et prier pour lui
pendant son sommeil, quels privilèges elle aura !
quelles occasions de lui prouver sa fidélité et son
dévouement ! Fera-t-elle tout cela, mon cher père ?
– Je n’en doute point, dit Caleb.
– J’aime May, mon père ; je puis l’aimer du fond de
mon âme ! s’écria la jeune aveugle. Et en disant ces
paroles, elle approcha du visage de Caleb sa pauvre
figure privée de lumière, et pleura tellement que celui-
ci fut presque fâché de lui avoir procuré ce bonheur
plein de larmes.
Pendant ce temps, il y avait eu chez John
Peerybingle une assez notable commotion, car
naturellement la petite mistress Peerybingle ne voulait
pas aller dehors sans avoir avec elle le baby ; et mettre
le baby en état de sortir prenait du temps. Non pas que
ce fût beaucoup de chose que le baby comme poids,
mais avant d’avoir tout préparé pour lui, cela n’en
finissait point, et il n’était pas utile de se presser. Par
exemple : lorsque le baby fut habillé et crocheté jusqu’à
un certain point, et que vous auriez pu raisonnablement
supposer qu’il manquait une touche ou deux pour
achever sa toilette, et en faire un baby présentable à tout
le monde, il fut inopinément coiffé d’un bonnet de
flanelle et porté au berceau ; alors il sommeilla entre
deux couvertures pendant la plus grande partie d’une
heure. De cet état d’inaction il fut ramené tout à fait
resplendissant, et rugissant violemment pour avoir sa
part – s’il est permis de m’exprimer ainsi qu’on le fait
généralement d’un léger repas. Après cela, il alla
dormir de nouveau. Mistress Peerybingle mit à profit
cet intervalle pour se faire aussi belle que chacun de
vous peut penser qu’une jeune femme puisse le faire, et
pendant cette courte trêve, miss Slowbody s’insinua
elle-même dans un spencer d’une confection si
surprenante et si ingénieuse qu’il ne semblait avoir été
fait ni pour elle, ni pour aucune autre personne de
l’univers, et qui pouvait poursuivre sa course solitaire
sans attirer le moindre regard de personne. Pendant ce
temps le baby bien éveillé était paré, par les efforts
réunis de mistress Peerybingle et de miss Slowbody,
d’un manteau couleur de lait pour son corps et d’une
espèce de bonnet nankin ; ce ne fut qu’alors que tous
trois sortirent ; le vieux cheval pendant une heure s’était
occupé à creuser et dégrader la route de ses impatients
autographes pour la valeur du droit à payer à la barrière,
et par la même raison Boxer se montrait dans une
lointaine perspective attendant immobile et jetant un
regard en arrière sur le cheval comme s’il voulait le
tenter de prendre la même route que lui et de partir sans
ordre.
Quant à une chaise ou à tout autre espèce d’aide
pour placer mistress Peerybingle dans la voiture, vous
connaissez vraiment peu John, je m’en flatte, si vous
croyez que cela lui fut nécessaire. Avant que vous ayez
eu le temps de le regarder, il l’enleva de terre et elle se
trouva à sa place, fraîche et rose, qui lui disait : John !
comment pouvez-vous ! pensez à Tilly !
Si je pouvais me permettre de mentionner les
jambes d’une jeune personne, pour un motif
quelconque, je vous ferais observer que celles de miss
Slowbody semblaient destinées à la singulière fatalité
d’être constamment heurtées, et il leur était impossible
d’effectuer la moindre montée ou descente sans s’en
rappeler la circonstance par une entaille, de même que
Robinson Crusoé marquait les jours sur son calendrier
de bois. Mais de peur d’être considéré comme impoli je
garde le reste de mes pensées pour moi.
– John, avez-vous pris le panier où se trouvent le
veau et le pâté et les autres choses ; et les bouteilles de
bière ? dit Dot. Si vous les avez oubliés, il faut les aller
chercher à la minute.
– Vous êtes une délicate petite femme, répondit le
voiturier, de me dire de retourner après m’avoir fait
perdre un quart d’heure de mon temps.
– Je suis fâchée de cela, John, dit Dot avec
embarras, mais je ne saurais penser à rendre visite à
Berthe, je n’irai jamais, John, pour aucune raison, sans
le pâté au veau et au jambon, et les autres choses et les
bouteilles de bière. – Way !
Ce monosyllabe s’adressait au cheval, qui n’y faisait
aucune attention.
– Oh ! arrêtez Way, John ! dit mistress Peerybingle,
s’il vous plaît !
– Il sera bien temps de l’arrêter, répliqua John,
lorsque j’aurai oublié quelque chose. Le panier est là, et
suffisamment en sûreté.
– Quel monstre vous êtes, John, de ne me l’avoir pas
dit, et en me sachant si inquiète ! Je déclare que je
n’irais jamais chez Berthe sans le pâté au veau et au
jambon, les autres choses et les bouteilles de bière, pour
rien au monde. Régulièrement tous les quinze jours
depuis que nous sommes mariés, John, nous y avons
fait notre petit pique-nique. Si une seule chose devait
aller mal dans cette partie, je crois que nous ne serions
plus jamais heureux.
– C’est une pensée de la première importance, dit le
voiturier, et je vous honore pour cela, petite femme.
– Mon cher John, répliqua Dot en devenant vraiment
rouge, ne parlez pas de m’honorer. Grand Dieu !
– À propos, observa le voiturier, ce vieux
monsieur...
Elle fut visiblement et instantanément embarrassée.
– C’est un singulier original, dit le voiturier en
regardant droit devant lui tout le long de la route. Je ne
sais que penser de lui. Je ne remarque pourtant rien de
dangereux en lui.
– Rien du tout. Je suis sûre, tout à fait sûre qu’il n’a
rien de dangereux.
– Oui ? dit le voiturier, les yeux attachés sur son
visage et à cause du ton dont elle avait prononcé ces
paroles. Je suis satisfait que vous en soyez certaine,
parce que cela confirme ma certitude. Il est curieux
qu’il se soit mis dans la tête de venir loger chez nous,
n’est-ce pas ? Il y a des choses parfois si étranges.
– Si étranges ! répondit Dot d’une voix basse et à
peine perceptible.
– Cependant ce vieux gentleman paraît être une
bonne nature, dit John, et il paye comme un gentleman,
et je pense qu’on peut se fier à sa parole comme à celle
d’un gentleman. J’ai eu ce matin une longue
conversation avec lui, il m’a dit qu’il m’entendait
mieux, parce qu’il commençait à s’habituer à ma voix.
Il m’a parlé de beaucoup de choses qui le concernaient,
et je lui ai beaucoup parlé aussi de moi, et il m’a fait
quelques rares questions. Je l’ai informé que j’avais
deux chemins à servir, comme vous savez ; que je
passais un jour par celui de droite, et le jour suivant par
celui de gauche – et, étant étranger, il a voulu connaître
le nom des localités où je passe – et il s’est intéressé à
cette nomenclature. – Alors, a-t-il dit, ce soir je
retournerai par le même chemin que vous, lorsque je
croyais que vous feriez votre retour par une direction
exactement opposée. C’est important. Je vous
embarrasserai de moi peut-être encore une fois, mais je
m’engage à ne plus dormir si profondément. C’est qu’il
était profondément endormi, sûrement. – Dot, à quoi
pensez-vous ?
– Je pensais, John, à... Je vous écoutais.
– Oh ! c’est très bien, dit l’honnête voiturier. J’étais
effrayé de l’air de votre figure, et j’avais peur qu’ayant
parlé si longuement vous ne vous soyez laissée aller à
penser à autre chose ; j’étais bien près de le penser.
Dot ne répondit pas, et ils roulèrent pendant quelque
temps en silence. Mais il n’était pas facile de rester
silencieux longtemps dans la voiture de John
Peerybingle, car il n’y avait personne qui n’eût quelque
petite chose à dire, et quand même ce n’aurait été que le
« comment allez-vous » d’usage ; et le plus souvent,
assurément ce n’était guère davantage, il fallait pourtant
y répondre avec une spirituelle cordialité non pas
simplement par un signe de tête ou par un sourire, mais
par une action complète des poumons tout comme dans
une discussion parlementaire à la chambre. Parfois, des
passants à pied ou à cheval voyageaient un petit
morceau de chemin auprès de la voiture pour babiller
un moment, et alors des deux côtés beaucoup de paroles
étaient échangées.
Puis Boxer, quand il s’agissait de reconnaître un ami
du voiturier ou de le lui faire reconnaître, valait autant
qu’une demi-douzaine de chrétiens. Tout le long de la
route, chaque être le connaissait, spécialement les
poules et les cochons qui, dès qu’ils le voyaient
approcher, le corps tout de côté, les oreilles dressées
avec curiosité, et son morceau de queue se balançant
d’un côté et d’autre, se réfugiaient immédiatement dans
leurs quartiers sans se soucier de l’honneur d’avoir avec
lui plus grande accointance. Il avait partout une
occupation : il donnait un coup d’œil dans tous les
petits chemins, regardait dans tous les puits, se montrait
dans toutes les fermes, se précipitait au milieu de toutes
les écoles d’enfants, mettait en déroute tous les pigeons,
faisait grossir la queue de tous les chats, et faisait son
entrée dans tous les cabarets comme une pratique
habituelle. Dès qu’il arrivait, le premier qui le voyait
s’écriait : holà ! voici Boxer ! et alors quelqu’un sortait
aussitôt accompagné de deux ou trois personnes, pour
donner le bonjour à John Peerybingle et à sa jolie
femme.
Les ballots et les petits paquets étaient nombreux
pour le voiturier, et constituaient pour lui de
nombreuses haltes pour l’expédition comme pour la
livraison ; ce qui n’était pas du reste la plus mauvaise
partie de la journée. Une partie des gens attendaient si
impatiemment leurs paquets, et d’autres étaient au
contraire si surpris de les recevoir ! et d’autres aussi
étaient si inépuisables dans leurs instructions et leurs
recommandations, et John prenait un si grand intérêt à
tous les paquets, que c’était comme une vraie scène de
théâtre. Il y avait également des articles à charrier qui
réclamaient une discussion considérable, et pour
lesquels le voiturier était obligé d’entrer dans une foule
de détails avec ceux qui les expédiaient ; Boxer assistait
habituellement à ces discussions tantôt paraissant
plongé dans une attention et une immobilité profondes,
tantôt décrivant avec transport de nombreux cercles en
courant autour des discoureurs et aboyant lui-même à
s’enrouer. Dot s’amusait de tout cela et en était
spectatrice sans quitter sa chaise dans la voiture ;
charmant petit portrait encadré par le châssis et la toile,
et qui ne manquait pas d’attirer des regards d’envie et
des paroles prononcées tout bas de la part des jeunes
gens qui passaient, je vous le promets. Et John le
voiturier se réjouissait beaucoup, car il était satisfait de
voir sa petite femme admirée par tout le monde, sachant
qu’elle n’y faisait guère attention, quoique cependant
elle n’en fût peut-être pas fâchée.
Le voyage se faisait par un temps de brume et de
froidure, car on était au mois de janvier, cela était sûr.
Mais qui pensait à ces bagatelles ? Ce n’était pas Dot,
décidément. Ce n’était pas Tilly Slowbody qui estimait
qu’être assis dans une voiture était le point le plus élevé
de la joie humaine. Ce n’était pas le baby, je le jure, car
il n’exista jamais une nature de baby comme la sienne
pour avoir chaud et dormir profondément, et pour se
trouver heureux dans un endroit ou dans un autre,
comme ce jeune Peerybingle.
Vous ne pouviez voir à une grande distance à travers
le brouillard ; mais vous pouviez voir beaucoup, oh !
oui, beaucoup. Je suis étonné de la quantité de choses
que vous auriez pu voir à travers un brouillard même
beaucoup plus épais que celui de ce jour-là. C’était
assurément une charmante occupation que de
considérer dans les prairies ce qu’on appelle les traces
de la ronde des fées, les places de la gelée blanche
marquées dans l’ombre silencieuse produite par les
arbres et les haies ; je ne fais pas mention des formes
inattendues que prenaient les arbres eux-mêmes et de
leur ombre qui se confondait avec le brouillard. Les
haies étaient privées de feuilles et embrouillées, et
abandonnaient au vent leurs guirlandes desséchées ;
mais il n’y avait rien de décourageant dans ce coup
d’œil. C’était une agréable contemplation, car elle vous
rappelait que vous aviez en votre possession un chaud
foyer, et vous faisait espérer le vert printemps. La
rivière avait un air frileux ; mais elle était pourtant
encore en mouvement et courait d’un meilleur train ; ce
qui était un grand point. Le canal était tardif et semblait
être en torpeur ; il fallait en convenir ; mais à quoi bon
y penser ? il se trouverait bien plus tôt pris quand la
gelée viendrait pour tout de bon ; et alors quel agrément
pour patiner et pour glisser ! et les lourdes et vieilles
barques, glacées en certains endroits s’abritaient près du
quai, où elles laissaient échapper tout le jour la fumée
de leurs cheminées de fer rouillé, et attendaient là
paresseusement le temps pour la navigation.
En un endroit un gros monticule d’herbes sauvages
et de chaumes brûlait ; le feu apparaissait en plein jour
blanc et éblouissant à travers le brouillard, et jetait de
temps à autre un trait rouge au milieu de celui-ci ; en
conséquence de cela, la fumée s’insinuant dans le nez
de miss Slowbody, suffoquée, celle-ci, ainsi que c’était
son habitude à la moindre provocation, réveilla le baby,
qui ne voulut plus se rendormir. Mais Boxer qui était en
avance de près d’un quart de mille, avait rapidement
passé les limites de la ville et était parvenu au coin de
rue où vivaient Caleb et sa fille aveugle ; et longtemps
avant que les Peerybingle eussent atteint leur porte,
Caleb et se fille se tenaient sur le pavé de leur porte
prêts à les recevoir.
Boxer, dirons-nous en passant, faisait certaines
distinctions délicates, et qui lui étaient propres, dans les
communications qu’il avait avec Berthe, ce qui me
persuade qu’il savait qu’elle était aveugle. Il ne
cherchait jamais à attirer son attention en la regardant,
mais invariablement en la touchant. Je ne puis dire s’il
avait acquis cette expérience en fréquentant quelque
personne ou quelque chien aveugle. Il n’avait jamais
vécu avec un maître aveugle ; ni M. Boxer le père, ni
Mrs. Boxer la mère, ni aucun des membres de cette
respectable famille, ni d’aucune autre, n’avaient été
connus comme aveugles, à ma connaissance. Il avait
peut-être trouvé cela par lui-même, tout seul, mais il
l’avait trouvé. Il saisit le bas de la robe de Berthe avec
ses dents et le garda jusqu’à ce que Mrs. Peerybingle et
le baby, ainsi que miss Slowbody et le fermier se
trouvassent tous sains et saufs dans la maison.
May Fielding était déjà arrivée, ainsi que sa mère –
petite vieille querelleuse, avec une figure chagrine, qui,
sous le prétexte qu’elle avait conservé une taille
semblable au pied d’un lit, était supposée avoir une
taille transcendante, et qui, en conséquence de ce
qu’une fois elle aurait pu avoir une position meilleure,
ou raisonnant dans la supposition qu’elle aurait pu
l’avoir si quelque chose était arrivé, laquelle chose
n’était jamais arrivée, et paraissait vraisemblablement
n’avoir jamais dû arriver, – ce qui était tout à fait la
même chose – prenait un air noble et protecteur. Gruff
et Tackleton était aussi là, faisant l’agréable, avec le
sentiment évident d’un homme qui se sentirait aussi
indubitablement dans son propre élément que pourrait
l’être un jeune saumon sur la cime de la grande
Pyramide.
– May ! ma chère ancienne amie ! s’écria Dot, en
courant à sa rencontre, quel bonheur de vous voir !
Son ancienne amie était certainement aussi
cordialement charmée qu’elle ; et ce fut, vous pouvez
m’en croire, un spectacle charmant de les voir
s’embrasser. Tackleton était un homme de goût ; cela
ne faisait aucun doute. May était très jolie.
Vous savez que quelquefois lorsqu’une jolie figure à
laquelle vous êtes accoutumée se trouve
momentanément en contact et comparaison avec une
autre jolie figure, elle vous paraît pour un moment être
laide et fanée, et fort peu mériter la haute opinion que
vous aviez d’elle. Maintenant ce n’était pas du tout le
cas, ni avec Dot, ni avec May ; car la figure de May
faisait ressortir celle de Dot, et la figure de Dot celle de
May, d’une manière si naturelle et si agréable que John
Peerybingle fut sur le point de dire, lorsqu’il arriva dans
la salle qu’elles auraient dû naître sœurs : ce qui était
bien la seule amélioration qu’il fût possible de leur
appliquer.
Tackleton avait apporté son gigot de mouton, et,
chose étonnante à raconter, une tarte encore... mais
nous ne regrettons pas une petite profusion lorsque cela
concerne nos fiancés ; nous ne nous marions pas tous
les jours. Il fallait ajouter à ces friandises le pâté au
veau et au jambon, et les autres « choses » comme
mistress Peerybingle les appelait, et qui consistaient
principalement en noix et oranges et petites tartes.
Lorsque le repas fut servi sur la table, flanqué de la
contribution de Caleb, qui consistait en un grand plat de
bois de pommes de terre fumantes – il lui était défendu
par un contrat solennel de fournir aucune autre viande,
– Tackleton conduisit sa future belle-mère à la place
d’honneur. Dans le but d’honorer le mieux possible
cette place, la majestueuse vieille avait orné sa tête d’un
bonnet, calculé suivant elle pour inspirer des sentiments
de respect aux plus étourdis. Elle avait mis des gants,
car il faut être à la mode ou mourir.
Caleb s’assit auprès de sa fille ; Dot et son ancienne
camarade d’école s’assirent côte à côte ; le bon
voiturier s’assit au bout de la table. Miss Slowbody
avait été isolée, pour tout le temps de sa présence,
d’aucun autre article ou meuble que la chaise où elle
était assise, afin qu’il ne se trouvât rien auprès de sa
personne où elle pût heurter la tête du baby.
Tilly, cependant, regardait les poupées et les
bonshommes qui à leur tour la regardaient, elle ainsi
que la compagnie. Les vieux et vénérables bonshommes
qui se montraient à la porte de devant – tous en activité,
– prenaient un intérêt spécial à la partie : par moments
ils s’arrêtaient avant de faire leur saut, comme s’ils
avaient prêté l’oreille à la conversation ; puis
recommençaient plusieurs fois de suite à plonger d’une
manière extravagante sans s’arrêter même un petit
moment pour respirer, comme s’ils se livraient tout
entiers à l’exaltation d’une folie joyeuse.
Certainement, si ces vieux bonshommes désiraient
se donner le plaisir d’une joie méchante en contemplant
la déconvenue de Tackleton, ils avaient amplement
raison de se satisfaire. Tackleton ne pouvait arriver à se
mettre en belle humeur ; et plus sa fiancée devenait
enjouée dans la société de Dot, moins cela lui plaisait,
quoique il les eût réunies ensemble par un même
dessein. C’était un véritable chien dans la mangeoire
que ce Tackleton ; et lorsqu’il voyait rire tout le monde
et qu’il ne pouvait pas, il pensait en lui-même
immédiatement que c’était de lui qu’on riait !
– Ah May, dit Dot, ma chère, quels changements !
Comme en parlant de ces heureux jours d’école cela
vous fait rajeunir.
– Cependant, vous n’êtes pas encore vieille, à
proprement parler, dit Tackleton.
– Regardez mon sobre et laborieux mari, répliqua
Dot. Il ajoute vingt années à mon âge pour le moins.
N’est-ce pas, John ?
– Quarante ? répondit John.
– Combien en ajouterez-vous à l’âge de May ? Je
suis sûre de ne pas le savoir, dit Dot en riant. Mais elle
pourrait bien risquer d’ajouter cent ans à son âge, au
prochain anniversaire de sa naissance.
– Ah ! ah ! s’écria en riant Tackleton. Mais cela
ressemblait à un tambour creux, et il riait jaune. Et il
regarda Dot comme s’il allait l’étrangler, vraiment.
– Ma bonne chérie ! dit Dot. Vous souvenez-vous de
quelle manière nous parlions, à l’école, des maris que
nous avions l’intention de choisir. Je ne me rappelle
plus combien le mien devait être jeune, beau, distingué,
gai, agréable ! et le vôtre, May ! – Ah ! ma chère, je ne
sais si je dois rire ou pleurer quand je pense quelles
folles filles nous étions alors.
May parut savoir ce qu’elle devait faire ; car sa
figure devint tout d’un coup colorée, et des larmes
parurent dans ses yeux.
– Et aussi les personnes elles-mêmes, les jeunes
gens sur lesquels nous fixions quelquefois notre
attention, dit Dot. Nous ne pensions pas le moins du
monde au cours que prendraient les événements. Je
n’avais jamais pensé à John, j’en suis bien sûre ; et si je
vous avais dit que vous seriez un jour mariée à
M. Tackleton, comme vous m’auriez souffletée. N’est-
ce pas vrai, May ?
Quoique May ne voulût pas lui dire oui, elle ne dit
certainement pas non, positivement, d’aucune manière.
Tackleton se mit à rire avec bruit et lourdement.
John Peerybingle rit aussi de sa manière, manière
d’homme heureux et de bonne humeur ; mais son rire
était en quelque sorte murmuré à côté de celui de
Tackleton.
– Quelques-uns d’entre eux sont morts, dit Dot, et
quelques-uns oubliés. Quelques autres, s’ils pouvaient
se tenir auprès de nous en ce moment, ne pourraient pas
croire que nous soyons les mêmes créatures ; ils ne se
fieraient ni à leurs yeux, ni à leurs oreilles, et se
refuseraient à croire que nous puissions les oublier de
cette manière. Non, ils ne croiraient pas un seul mot de
tout cela.
– Mais, Dot ! s’exclama le voiturier. Petite
femme !...
Elle avait parlé avec tant d’ardeur et de feu, qu’elle
éprouvait le besoin que quelqu’un la rappelât à elle-
même, sans doute. La réprimande de son mari était
vraiment douce, car il n’était simplement intervenu, il le
supposait du moins, que pour défendre le vieux
Tackleton. Dot s’arrêta aussi, et n’en dit pas davantage ;
mais son silence même laissait percer une agitation peu
ordinaire, agitation dont le circonspect Tackleton prit
note secrètement, après l’avoir observée de ses yeux à
demi fermés, et dont il se souvint dans l’occasion, ainsi
que vous le verrez bientôt.
May ne prononça pas un mot, ni en bien ni en mal,
mais elle se tint immobile et silencieuse, les yeux
baissés, et ne donnant aucun signe de l’intérêt qu’elle
prenait à ce qui s’était passé. La bonne dame sa mère
s’interposa alors : observant, dans son premier exemple,
que les jeunes filles étaient des jeunes filles, et que ce
qui était passé était bien passé, et que aussi longtemps
que la jeunesse est jeune et étourdie, elle doit suivant
toute probabilité se conduire avec l’étourderie de la
jeunesse : elle ajouta à cela encore deux ou trois raisons
d’un caractère tout aussi incontestable. Elle observa
alors, dans une dévote pensée, qu’elle remerciait le ciel
d’avoir toujours trouvé dans sa fille May une enfant
obéissante et soumise ; elle ne s’en félicitait pas elle-
même, quoiqu’elle eût quelque raison de croire que
c’était uniquement à elle que sa fille le devait. Quant à
ce qui concerne M. Tackleton, dit-elle, c’était au point
de vue de la morale, un homme irréprochable, et en le
considérant sous le point de vue d’un futur gendre, il
faudrait ne pas avoir de sens pour ne pas l’accepter. –
Ces derniers mots furent prononcés d’un ton
emphatique. – Relativement à la famille dans laquelle il
allait entrer, après en avoir fait la demande, elle pensait
que M. Tackleton savait que, malgré son peu
d’importance sous le rapport de la fortune, elle avait
quelques prétentions à la noblesse, et que si certaines
circonstances, pas entièrement vagues, se rapportant au
commerce de l’indigo, s’étaient passées différemment,
elle pourrait peut-être se trouver en possession d’une
grande fortune. Elle fit alors la remarque qu’il ne fallait
pas faire allusion au passé, et ne voulut pas rappeler que
sa fille avait déjà, quelque temps avant, rejeté la
demande de M. Tackleton ; et elle témoigna l’intention
de supprimer une foule d’autres choses qu’elle raconta
cependant avec beaucoup de détails. Finalement, elle
donnait comme le résultat général de ses observations et
de son expérience que tous les mariages où il y avait le
moins de ce qu’on est convenu d’appeler
romanesquement et sottement de l’amour, étaient
toujours les plus heureux ; et elle augurait le plus grand
bonheur, – non pas un bonheur ravissant, – mais un
bonheur solide et constant pour les prochaines noces.
Elle concluait en informant la compagnie que le
lendemain était le jour pour lequel elle avait vécu dans
l’attente ; et que, passé ce jour, elle ne désirerait rien
autre chose que d’être expédiée dans une place agréable
d’un cimetière.
Comme toutes ces remarques étaient de celles
auxquelles il est tout à fait impossible de répondre, ce
qui, du reste, est l’heureuse propriété des remarques
suffisamment hors de propos, elles changèrent le
courant de la conversation et détournèrent l’attention
générale au profit du pâté de veau et de jambon, du
mouton froid, des pommes de terre et de la tarte. De
peur que la bière en bouteilles ne fût négligée, John
Peerybingle proposa de boire au lendemain, au jour du
mariage, et il prit sur lui de boire une rasade à cette
santé, avant de poursuivre sa journée.
Car il faut que vous sachiez que John Peerybingle ne
restait là que le temps pendant lequel on débridait et
rafraîchissait son vieux cheval. Il lui fallait aller à
quatre ou cinq milles plus loin ; et alors, quand il
retournait le soir, il ramenait Dot, et faisait une autre
halte chez lui. C’était l’ordre du jour toutes les fois
qu’il y avait pique-nique, et il n’y en avait jamais eu
d’autre depuis leur institution.
Il y avait deux personnes présentes, entre le fiancé et
la fiancée, qui étaient restées indifférentes à ce toast.
Une d’elles était Dot, trop troublée et impressionnée
pour se prêter à aucun des petits incidents du moment ;
l’autre était Berthe, qui se leva de table à la hâte avant
tout le monde.
– Bonjour, dit le vigoureux John Peerybingle en
s’enveloppant de sa redingote de voyage. Je serai de
retour à l’heure habituelle. Bonjour à tous !
– Bonjour, John, répondit Caleb.
Il sembla prononcer ce bonjour par routine et il
l’accompagna d’un geste de la main tout à fait
inconscient ; car toute son attention était occupée à
observer Berthe, qu’il suivait d’un regard anxieux et
dont rien n’altérait jamais l’expression.
– Bonjour, jeune fripon, dit le gai voiturier, en se
baissant pour embrasser l’enfant, que Tilly Slowbody,
occupée uniquement avec son couteau et sa fourchette,
avait déposé endormi, et, chose étrange à dire ! sans
accident dans le petit lit que Berthe lui avait garni ;
bonjour : le temps viendra, je suppose, mon petit ami,
où vous irez voyager avec le froid et où vous laisserez
votre vieux père au coin de la cheminée avec sa pipe et
ses rhumatismes. Eh ! où est Dot ?
– Je suis ici, John, dit-elle en tressaillant.
– Allons, allons, reprit le voiturier en frappant ses
mains sonores l’une contre l’autre. Où est la pipe ?
– J’avais complètement oublié la pipe, John.
– Oublié la pipe ! a-t-on jamais pu avoir l’idée de
cela ! Elle avait oublié la pipe !
– Je vais la bourrer immédiatement, dit-elle. Ce sera
fait de suite.
Mais ce ne fut pas fait de suite. La pipe se trouvait à
sa place accoutumée, dans la poche de la redingote du
voiturier, cette petite poche était l’ouvrage de Dot elle-
même, celle où elle avait toujours coutume de prendre
le tabac ; mais sa main tremblait tellement qu’elle s’y
embarrassa – et c’était pourtant la même main qui y
entrait et qui en sortait si aisément, j’en suis sûr. – Les
fonctions de bourrer et d’allumer la pipe, petites
occupations pour lesquelles je vous vantais l’habileté de
Dot, si vous vous en souvenez, furent faites avec
maladresse et embarras. Pendant ce temps Tackleton la
considérait attentivement et malicieusement de son œil
à demi fermé ; et toutes les fois que son regard
rencontrait le sien, ce regard, semblable à une espèce de
trappe destinée à l’engloutir, augmentait sa confusion à
un remarquable degré.
– Comme vous êtes gauche cette après-midi, Dot,
dit John. Je crois que j’aurais mieux fait moi-même. Je
le crois vraiment.
Après avoir prononcé ces paroles d’un ton de bonne
humeur, il sortit, s’éloignant à grands pas ; et on
entendit bientôt après Boxer, le vieux cheval et la
voiture faire leur musique dans la rue. Caleb, pendant
ce temps, toujours immobile et rêveur, n’entendit rien,
et continua à regarder sa fille aveugle avec la même
expression de visage.
– Berthe, dit Caleb doucement, que vous est-il
arrivé ? Comme vous êtes changée, ma bien-aimée,
depuis ce matin. Vous avez été silencieuse et triste tout
le jour ! Que signifie cela ? dites-le moi.
– Oh ! mon père ! mon père ! s’écria la jeune
aveugle en fondant en larmes. Mon triste, triste sort !
Caleb passa sa main sur ses yeux avant de lui
répondre.
– Mais, songez combien vous avez été heureuse et
gaie, Berthe. Combien vous étiez bonne, et combien
vous avez été aimée par plusieurs personnes.
– C’est ce qui me fend le cœur, mon cher père, vous
toujours si soigneux, vous toujours si prévenant pour
moi !
Caleb avait bien peur de la comprendre.
– Être... être aveugle, Berthe, ma pauvre fille, dit-il
en hésitant, c’est sans doute une grande affliction...
mais...
– Je ne l’ai jamais ressentie, s’écria la jeune aveugle.
Je ne l’ai jamais ressentie, du moins d’une manière
complète, non jamais. J’ai quelquefois souhaité de vous
voir, et de le voir, lui... vous voir une fois seulement,
mon cher père, seulement pendant une minute, afin de
pouvoir connaître le trésor que j’ai ici, dit-elle en posant
sa main sur son cœur, et être assurée que je ne me
trompe pas... Et quelquefois – mais j’étais une enfant à
cette époque, – j’ai pleuré pendant que je priais la nuit,
en pensant que vos chères images qui montent de mon
cœur au ciel pourraient ne pas avoir votre
ressemblance. Mais je ne suis pas restée longtemps
inquiète pour cela. C’est passé maintenant, et je me
sens tranquille et contente.
– Et vous le serez encore, dit Caleb.
– Mais, père ! mon bon et tendre père, supportez-
moi, si je suis coupable, dit la jeune aveugle, ce n’est
pas le chagrin qui m’affecte de cette manière.
Son père ne put s’empêcher de pleurer, elle avait
parlé d’un ton si pathétique ! Mais il ne la comprenait
pas, non, pas encore.
– Conduisez-la vers moi, dit Berthe. Je ne puis
garder ce secret renfermé en moi-même. Amenez-la
moi, mon père.
Elle comprit qu’il hésitait, et lui dit : – May,
amenez-moi May.
May, en entendant prononcer son nom, vint vers elle
et lui toucha le bras. La jeune aveugle se retourna tout
d’un coup et lui saisit les deux mains.
– Regardez mon visage, chère amie, charmante
amie, dit Berthe. Lisez-y avec vos beaux yeux, et dites-
moi si la vérité y est écrite.
– Chère Berthe, oui.
La jeune aveugle, tournant vers elle sa figure pâle et
privée de lumière, d’où s’échappaient de nombreuses
larmes, lui adressa la parole en ces termes :
– Il n’existe pas dans mon âme un souhait ou une
pensée qui ne soit pour votre bonheur, charmante May !
Il n’est pas dans mon âme un gracieux souvenir, un
souvenir plus profond et plus reconnaissant des soins et
de l’affection que vous portez à l’aveugle Berthe,
depuis que nous étions toutes deux enfants, si je puis
dire que Berthe a eu une enfance. J’appelle sur votre
tête toutes les bénédictions. Que vous rencontriez le
bonheur sur vos pas ! Je ne le souhaite pas moins
ardemment, ma chère May, dit-elle en la pressant
tendrement contre elle, pas moins ardemment parce que
aujourd’hui, en apprenant que vous alliez être sa
femme, mon cœur a été presque brisé. Mon père ! May,
Marie, pardonnez-moi à cause de ce qu’il a fait pour
soulager la tristesse de ma vie d’aveugle, et à cause de
la confiance que vous avez en moi, lorsque j’appelle le
ciel à témoin que je ne pouvais lui souhaiter une femme
plus digne de sa bonté.
En prononçant ces paroles, elle avait quitté les
mains de May Fielding pour s’attacher à ses vêtements
dans une attitude de supplication et d’amour. Se laissant
glisser peu à peu jusqu’à terre, après qu’elle eut achevé
son étrange confession, elle se laissa tout à fait tomber
aux pieds de son amie et cacha sa figure privée de
lumière dans les plis de sa robe.
– Puissance divine ! s’écria son père, éclairé cette
fois par la vérité, ne l’ai-je trompée depuis le berceau
que pour lui briser le cœur à la fin !
Ce fut un bonheur pour tout le monde que la petite
Dot, active et utile, – car elle l’était, quelles que fussent
ses fautes ; cependant vous pouvez apprendre plus tard
à la haïr, – ce fut un bonheur pour tous, dis-je, qu’elle
fût là ; sans quoi il aurait été difficile de dire comment
cela aurait fini. Mais Dot, reprenant possession d’elle-
même, s’interposa avant que May pût répondre, ou
Caleb dire une autre parole.
– Venez, venez, chère Berthe ! Sortez avec moi !
Donnez-lui votre bras, May. Ah ! voyez comme elle est
calme déjà, et comme il est bien de sa part de songer à
nous, dit la chère petite femme en la baisant sur le front.
Venez, chère Berthe ! et son bon père viendra avec elle,
n’est-ce pas, Caleb ?
Dot était une noble femme dans ces choses-là, et il
aurait fallu être d’une nature bien endurcie pour se
soustraire à son influence. Lorsqu’elle eut emmené le
pauvre Caleb et sa Berthe, pour se consoler et se
soutenir l’un l’autre, car elle savait qu’eux seuls
pouvaient le faire, elle retourna en bondissant, aussi
fraîche qu’une marguerite, je dis même plus fraîche,
pour empêcher la chère vieille créature de faire quelque
découverte.
– Apportez-moi le cher baby, dit-elle en tirant une
chaise près du feu, et pendant que je l’aurai sur mes
genoux, Tilly, mistress Fielding me dira tout ce qui
concerne le soin des enfants, et me redressera sur vingt
points sur lesquels j’aurai pu manquer. N’est-ce pas,
mistress Fielding ?
La vieille dame tomba dans le piège. La sortie de
Tackleton, le chuchotement de deux ou trois personnes
se cachant d’elle, des plaintes sur le commerce de
l’indigo l’auraient tenue sur ses gardes pendant vingt-
quatre heures. Mais cette déférence d’une jeune mère
pour son expérience était si irrésistible qu’après avoir
feint un instant de s’excuser sur son humilité, elle
commença à lui donner ses instructions avec la
meilleure grâce du monde, et s’asseyant tout à coup
devant la méchante Dot, elle lui débita, dans une demi-
heure, plus de recettes et de préceptes domestiques
infaillibles qu’il n’en aurait fallu, si on les avait mis en
pratique, pour tuer le petit Peerybingle, quand il aurait
eu la vigueur de Samson enfant.
Pour changer de sujet, Dot fit un petit travail à
l’aiguille, elle mit dans sa poche tout le contenu d’une
boite à ouvrage, elle fit un peu téter son entant, elle
reprit ensuite son travail à l’aiguille, puis fit une petite
causerie tout bas avec May, pendant que la vieille dame
pérorait ; de sorte qu’avec ces petites occupations, qui
lui étaient habituelles, elle trouva l’après-midi très
courte. Enfin, comme il se faisait nuit, et comme son
devoir était de remplir la tâche de Berthe dans le
ménage, elle garnit le feu, balaya le foyer, dressa la
table à thé, et alluma une chandelle. Après cela, elle
joua un ou deux airs sur une harpe grossière, que Caleb
avait fabriquée pour Berthe, et elle les joua très bien,
car la nature l’avait douée d’une oreille aussi délicate
pour la musique qu’elle aurait été bien faite pour être
ornée de bijoux, et elle en avait eu à porter. À ce
moment arriva l’heure du thé, et Tackleton vint pour le
prendre et passer la soirée.
Caleb et Berthe étaient revenus quelques instants
auparavant, et Caleb s’était assis pour s’occuper de son
travail de l’après-midi. Mais il ne put rester assis, tant il
était agité, le pauvre, par ses remords au sujet de sa
fille. On était touché en le voyant assis sans rien faire
sur sa chaise à travail, la regardant fixement, et disant
en face d’elle : « L’ai-je trompée depuis son berceau,
pour lui briser le cœur ! »
Lorsqu’il fut nuit et que le thé fut fait, que Dot n’eut
rien plus à faire que de nettoyer les tasses, en un mot, –
car il faut que j’en vienne là, et il est inutile de tant
tarder – lorsque le moment fut venu d’attendre le retour
du voiturier, en écoutant le bruit éloigné de ses roues,
les manières de Dot changèrent, elle rougit et pâlit tour
à tour, et elle ne put pas rester en place. Ce n’était pas
comme d’autres braves femmes, lorsqu’elles écoutent si
leur mari vient. Non, non, non, c’était une autre
manière d’être agitée.
On entendit des roues, le pas d’un cheval,
l’aboiement d’un chien ; ces bruits réunis se
rapprochèrent. On entendit les pattes de Boxer gratter à
la porte.
– Quel est ce pas ? s’écria Berthe en tressaillant.
– Quel est ce pas ? répondit le voiturier en se
présentant à la porte avec son rude et brun visage rougi
par le froid du soir ; c’est le mien.
– L’autre pas ? dit Berthe ; celui de l’homme qui est
derrière vous ?
– On ne peut la tromper, dit le voiturier en riant.
Venez, monsieur, vous serez bien reçu ; n’ayez pas
peur.
Il parlait haut, et le monsieur sourd entra.
– Il n’est pas tellement étranger que vous ne l’ayez
déjà vu autrefois, Caleb, dit le voiturier. Vous lui
donnerez une chambre dans la maison jusqu’à ce que
nous partions.
– Certainement, John ; et ce sera un honneur pour
nous.
– Il n’y a pas de meilleure société que la sienne pour
parler en secret, dit John. J’ai de bons poumons, mais il
les met à l’épreuve, je vous assure. Asseyez-vous,
monsieur. Ce sont tous des amis, et ils sont charmés de
vous voir.
Lorsqu’il eut donné cette assurance d’un ton de voix
qui prouvait ce qu’il avait dit de ses poumons, il ajouta
de son ton ordinaire : – Donnez-lui une chaise au coin
de la cheminée, laissez-le s’asseoir en silence et
regardez-le amicalement ; c’est tout ce dont il a besoin.
Il est facile à contenter.
Berthe avait écouté avec attention. Il fit venir Caleb
à son côté, quand il eut placé la chaise, et elle lui
demanda de lui dépeindre le nouveau venu. Lorsqu’il
l’eut fait avec une fidélité vraiment scrupuleuse, elle fit
un mouvement, le premier depuis que cet homme était
entré, et après cela elle sembla ne plus prendre intérêt à
lui.
Le brave voiturier était tout joyeux, et plus
amoureux de sa petite femme que jamais.
– Ma Dot n’est guère bien mise, dit-il en
l’embrassant quand elle fut un peu à l’écart, mais je
l’aime autant comme cela. Voyez là-bas, Dot.
Il lui montrait le vieillard. Dot baissa les yeux ; je
crois qu’elle tremblait.
– Ah ! ah ! ah ! il est plein d’admiration pour vous,
nous n’avons parlé que de vous, tout le long de la route.
Ah ! c’est un brave vieux ; je l’aime pour cela.
– Je voudrais qu’il eût un meilleur sujet de
conversation, John, dit-elle en jetant un regard autour
d’elle, surtout vers Tackleton.
– Un meilleur sujet, s’écria le jovial John. Pas du
tout. Allons ! À bas le manteau, à bas le châle épais, à
bas ces lourdes enveloppes ! passons une bonne demi-
heure près du feu. Je suis à vos ordres, mistress, une
partie de cartes, vous et moi. Cela vous va ? Dot, les
cartes et la table. Un verre de bière ici, s’il en reste, ma
petite femme.
Son défi s’adressait à la vieille qui l’accepta
gracieusement, et bientôt ils furent occupés à jouer.
D’abord, le voiturier regarda autour de lui avec un
sourire, ou bien il appelait Dot pour lui faire voir son
jeu par dessus son épaule, ou pour lui demander conseil
sur un coup. Mais son adversaire étant ferrée, il comprit
qu’il lui fallait plus de vigilance, et pas de distraction
pour ses yeux ni ses oreilles. De cette manière toute son
attention fut graduellement absorbée par les cartes, et il
ne pensa plus à rien jusqu’à ce qu’une main placée sur
son épaule lui rappela Tackleton.
– Je suis fâché de vous déranger, mais un mot, tout
de suite.
– Je vais jouer, dit le voiturier ; le moment est
critique.
– Venez, dit Tackleton.
En voyant la pâleur de son visage, le voiturier se
leva, et lui demanda vivement de quoi il s’agissait.
– Chut ! John Peerybingle, dit Tackleton. J’en suis
fâché. Vraiment je le suis. Je l’ai craint, je l’ai
soupçonné tout d’abord.
– Qu’est-ce ? dit le voiturier d’un air effrayé.
– Chut ! je vous montrerai, si vous venez avec moi.
Le voiturier l’accompagna sans dire un mot de plus.
Ils traversèrent une cour où brillaient les étoiles ; et ils
entrèrent par une porte latérale dans ce comptoir de
Tackleton, où il y avait une fenêtre vitrée qui permettait
de voir dans le magasin ; elle était fermée pendant la
nuit. Il n’y avait pas de lumière dans le comptoir, mais
il y avait des lampes dans le magasin long et étroit, et
par conséquent la fenêtre était éclairée.
– Un moment, dit Tackleton. Avez-vous le courage
de regarder par cette fenêtre ?
– Pourquoi pas ? répondit le voiturier.
– Encore un moment, dit Tackleton. Pas de violence.
Elle ne sert de rien. Elle est dangereuse. Vous êtes un
homme fort, et vous pourriez commettre un meurtre
avant de le savoir.
Le voiturier le regarda en face, et recula d’un pas
comme s’il avait été frappé. Dans une enjambée il fut à
la fenêtre, et il vit... Ô foyer souillé ! Ô fidèle Grillon !
Ô perfide femme !
Il la vit avec le vieillard, qui n’était plus vieux, mais
droit et charmant, tenant à la main ses faux cheveux qui
lui avaient ouvert l’entrée de cette maison désolée. Il vit
qu’elle l’écoutait, tandis qu’il baissait la tête pour lui
parler à l’oreille. Il les vit s’arrêter, il la vit, elle, se
retourner de manière à avoir son visage, ce visage qu’il
aimait tant, présent à sa vue ! et il la vit de ses propres
mains ajuster la chevelure mensongère sur la tête de
l’homme, en riant de sa nature peu soupçonneuse.
Il serra d’abord sa vigoureuse main droite, comme
s’il avait voulu frapper un lion ; mais l’ouvrant aussitôt,
il la déploya devant les yeux de Tackleton, – car il
aimait cette femme, même en ce moment, – et quand ils
eurent passé, il tomba sur un pupitre, faible comme un
enfant.
Il était enveloppé jusqu’au menton, et occupé de son
cheval et de ses paquets quand elle entra dans le salon,
se préparant à rentrer dans la maison.
– Me voilà, John, mon cher ! bonne nuit, May !
bonne nuit, Berthe !
Pouvait-elle les embrasser ? Pouvait-elle être gaie en
parlant ? Pouvait-elle montrer son visage sans rougir ?
Oui, Tackleton l’observait de près ; et elle fit tout cela.
Tilly faisait taire le baby ; et elle passa et repassa
une douzaine de fois devant Tackleton, en répétant
lentement : son père ne l’a-t-il trompée dès son berceau
que pour lui briser le cœur à la fin !
– Tilly, donnez-moi le baby. Bonne nuit,
M. Tackleton. Où est John, mon Dieu ?
– Il est allé se promener, dit Tackleton en l’aidant à
s’asseoir.
– Mon cher John, se promener ? ce soir ?
La figure empaquetée de son mari fit un signe
affirmatif ; le faux étranger et la petite nourrice étaient à
leur place, le vieux cheval partit. Boxer, l’insouciant
Boxer, courant devant, courant derrière, courant autour
de la voiture, et aboyant aussi triomphalement et aussi
gaiement que toujours.
Lorsque Tackleton fut aussi sorti, escortant May et
sa mère chez elles, le pauvre Caleb s’assit près du feu à
côté de sa fille ; plein de tristesse et de remord, il se
disait : « Ne l’ai-je trompée depuis le berceau, que pour
lui briser le cœur à la fin ? »
Les jouets que l’on avait mis en mouvement pour
l’enfant étaient déjà depuis longtemps immobiles. Les
poupées imperturbablement calmes dans le silence et le
demi-jour ; les chevaux fougueux avec leurs yeux et
leurs naseaux ouverts ; les vieux messieurs debout à des
portes étroites, avec leurs genoux et leurs chevilles
fléchissants ; les casse-noisette avec leurs figures
grimaçantes ; les bêtes se dirigeant vers l’arche de Noé,
deux à deux, comme des écoliers en promenade,
pouvaient être regardés comme frappés d’immobilité
par l’étonnement, à la vue de Dot convaincue de
fausseté, ou de Tackleton digne d’être aimé, par
quelque combinaison de circonstances.
III
Troisième cri
L’horloge de bois du coin sonnait dix heures,
lorsque le voiturier fut assis au coin de son feu. Il était
si troublé et si dévoré de chagrins qu’il semblait faire
peur au coucou qui, ayant émis dix fois son mélodieux
appel aussi vite que possible, plongea de nouveau dans
le palais mauresque, et ferma sa petite porte derrière lui,
comme si ce spectacle inattendu était trop pénible pour
ses sentiments.
Si le petit faucheur avait été armé de la plus affilée
de ses faux, et avait porté chacun de ses coups dans le
cœur du voiturier, il ne l’aurait pas blessé et haché
autant que Dot le fit.
C’était un cœur si plein d’amour pour elle, si
intimement uni au sien par les innombrables fils de
puissants souvenirs, renforcés par le travail journalier
des qualités les plus chéries ; c’était un cœur dans
lequel elle était comme dans un reliquaire ; un cœur si
simple et si vrai, si fort pour le bien, si faible pour le
mal, qu’il ne put d’abord ressentir aucune colère ni
aucun désir de vengeance, et qu’il n’eut place que pour
l’image brisée de son idole.
Mais lentement, lentement, à mesure que le voiturier
était assis froid et sombre à son foyer, d’autres pensées
plus sévères commencèrent à naître. L’étranger était
sous son toit outragé. Trois pas le conduiraient à sa
chambre. Un coup l’abattrait. « Vous pourriez
commettre un meurtre avant de le savoir », avait dit
Tackleton. Comment y aurait-il meurtre s’il donnait au
coquin le temps de se mettre en défense ? Cet homme
était plus jeune que lui.
C’était une pensée malsaine, provenant d’un esprit
qui voyait trop noir. C’était une pensée méchante qui le
portait à changer sa paisible demeure en un lieu hanté
par les fantômes, où les voyageurs solitaires
redouteraient de passer la nuit, et où les âmes timides
verraient des ombres se débattre au clair de lune à
travers les fenêtres vides, et entendraient des bruits
effrayants pendant les tempêtes.
Elle avait monté l’escalier avec l’enfant pour aller le
coucher. Pendant qu’il était auprès du feu, elle
s’approcha de lui sans qu’il l’entendît – dans son
désespoir il était insensible à tous les bruits – et elle
avait placé son petit escabeau à ses pieds. Il ne s’en
aperçut que quand il sentit sa main dans la sienne, et
qu’il la vit le regarder en face.
Avec étonnement ? non. Ce fut sa première
impression, et il désirait vivement la voir ; à dire vrai,
non, elle ne le regardait pas avec étonnement, mais avec
un œil interrogateur, mais sans étonnement. Son regard
fut d’abord alarmé et sérieux ; ensuite il prit une
expression étrange, sauvage, jointe à un sourire
effrayant, quand elle reconnut ses pensées, puis elle
porta ses mains tordues à son front, pendant que sa tête
se penchait, et que ses cheveux tombaient.
Quoiqu’il eût sur elle les droits de la toute-
puissance, il en avait aussi la miséricorde à un trop haut
degré pour peser sur elle, même du poids d’une plume,
mais il ne pouvait supporter de la voir prosternée sur ce
même siège où il l’avait si souvent regardée avec amour
et orgueil, quand elle était innocente et gaie.
Lorsqu’elle se fut relevée et qu’elle s’en fut allée en
sanglotant, il se sentit soulagé en voyant vide la place
plutôt que de la voir occupée par sa présence si
longtemps chère. C’était une angoisse encore plus
poignante que de se rappeler sa désolation actuelle, et le
brisement des liens qui l’attachaient à la vie.
Plus il sentait cela, plus il voyait qu’il aurait préféré
la voir morte prématurément avec son enfant sur son
sein, et plus sa colère contre son ennemi s’enflammait.
Il regarda autour de lui pour chercher une arme.
Un fusil était pendu au mur, et il fit un ou deux pas
vers la chambre du perfide étranger. Il savait que le
fusil était chargé. Une idée vague de tuer cet homme
comme une bête sauvage se saisit de lui, et elle grandit
dans son esprit jusqu’à devenir un démon monstrueux
qui le posséda complètement, rejetant au dehors toute
pensée plus douce et y établissant son empire sans
partage.
Cette phrase n’est pas exacte. Il ne rejetait pas toute
pensée plus douce, mais il la transformait avec artifice.
Il changeait ses pensées en verges pour l’exciter,
tournant l’eau en sang, l’amour en haine, la douceur en
férocité. L’image de sa femme éplorée, humiliée, mais
suppliant sa tendresse et sa pitié avec un pouvoir
irrésistible, ne quittait pas son esprit ; mais en y restant
elle le poussait vers la porte, lui faisait mettre l’arme à
l’épaule, appliquer le doigt à la détente, et lui criait :
« Tue-le dans son lit ! »
Il renversa le fusil pour frapper la porte avec la
crosse ; déjà il l’avait levée en l’air ; une vague pensée
venait de lui crier à cet homme de fuir par la fenêtre, au
nom de Dieu... lorsque, tout à coup, le feu de la
cheminée jeta une vive clarté, et le Grillon du Foyer se
mit à chanter.
Aucun son, aucune voix humaine, pas même celle
de sa femme, n’aurait été capable de l’émouvoir et de
l’adoucir. Les paroles sans art, avec lesquelles elle lui
avait parlé de son amour pour ce même Grillon,
retentissaient de nouveau à ses oreilles ; sa physionomie
et ses manières tremblantes d’émotion étaient encore
devant ses yeux ; sa douce voix – cette voix qui était la
musique la plus agréable au foyer d’un honnête homme
– pénétra en frémissant jusqu’au fond de sa bonne
nature, et le rappela à la vie et à l’action.
Il recula de devant la porte, comme un homme qui,
marchant endormi, s’éveille d’un mauvais rêve, et il
posa son fusil, puis, se couvrant le visage de ses mains,
il se rassit auprès du feu, et trouva du soulagement à
fondre en larmes.
Le Grillon du Foyer sortit et vint dans la chambre, et
lui apparut en forme de fée : « Je l’aime, dit cette voix
merveilleuse répétant les paroles dont il se souvenait
bien, pour la musique innocente qu’il m’a fait
entendre. »
– Elle disait cela, s’écria le voiturier. C’est vrai.
– Cette maison a été heureuse, John ; et j’aime le
Grillon à cause d’elle.
– Elle l’a été, Dieu le sait, répondait le voiturier.
Elle l’a toujours rendue heureuse... jusqu’à présent.
– Si gracieusement paisible, disait la voix, si
intérieure, si gaie, si occupée, si légère de cœur.
– Sans cela je n’aurais jamais pu l’aimer comme je
l’aimais, répondait le voiturier.
La voix le reprenant dit : – Comme je l’aime.
Le voiturier répéta, mais faiblement : – Comme je
l’aimais. Sa langue résistait à sa volonté, et aurait voulu
parler à sa guise pour elle-même et pour lui.
La fée, dans une attitude d’invocation, leva la main
et dit : – Sur votre propre foyer...
– Le foyer qu’elle a souillé, interrompit le voiturier.
– Le cœur qu’elle a... combien de fois... béni et
illuminé, dit le Grillon ; le foyer qui, sans elle, était un
composé de quelques briques et de barreaux de fer
rouillés, et qui est devenu par elle l’autel de votre
maison, sur lequel vous avez sacrifié les petites
passions, l’égoïsme, et vous avez offert l’hommage
d’un esprit tranquille, d’une nature confiante, et un
cœur plein de sensibilité ; de sorte que la fumée de cette
pauvre cheminée est sortie au dehors répandant un
parfum plus agréable que le meilleur encens qui brûle
dans les plus splendides temples du monde ! Au nom de
votre propre foyer, dans son paisible sanctuaire, entouré
de tous ses plus beaux souvenirs, écoutez-la ! écoutez-
moi ! Écoutez tout ce qui parle le langage de votre
foyer et de votre maison !
– Et qui plaide pour elle ? dit le voiturier.
– Tout ce qui parle le langage de votre foyer et de
votre maison doit plaider pour elle, répondit le Grillon ;
car ils disent la vérité.
Et pendant que le voiturier, sa tête appuyée sur ses
mains, restait assis sur sa chaise à méditer, l’apparition
était auprès de lui, lui suggérant des réflexions en vertu
de son pouvoir, et les lui présentant comme dans un
miroir ou dans un tableau. Cette apparition n’était pas
solitaire. Du foyer, de la cheminée, de la sonnette, de la
pipe, du chaudron, du berceau, du plancher, des murs,
du collier, de l’escalier, de la voiture au dehors, et de la
table au dedans, de tous les ustensiles de ménage, de
tous les objets avec lesquels sa femme était familière, et
où elle avait attaché des souvenirs d’elle-même qui
remplissaient la pensée de son infortuné mari, des
esprits s’échappaient, non pas pour se tenir debout à
côté de lui comme le Grillon, mais pour se mettre à
l’ouvrage. Tous rendaient honneur à son image. Ils le
tiraient par les pans de son habit pour lui montrer quand
elle paraissait. Ils se groupaient autour d’elle,
l’embrassaient et répandaient des fleurs sur ses pas. Ils
essayaient de couronner sa belle tête avec leurs petites
mains. Ils montraient qu’ils étaient pleins d’amour pour
elle ; et qu’il n’y avait pas de créature laide, méchante
ou accusatrice qui s’élevât contre elle, tandis qu’eux
tous l’applaudissaient.
Les pensées du voiturier étaient toutes fixées sur
l’image de sa femme. Elle était toujours là.
Elle était assise, faisant jouer son aiguille, devant le
feu, et se chantant à elle-même. C’était bien la gaie, la
laborieuse, la constante petite Dot ! Toutes ces figures
de fées tournaient autour de lui et concentraient leurs
regards sur lui, et semblaient dire : – Est-ce là la jeune
femme que vous pleurez !
Des sons joyeux venaient du dehors, des instruments
de musique, des conversations animées et des rires. Une
troupe de gens en gaieté se précipitaient dans la
maison ; parmi lesquels étaient May Fielding et une
vingtaine de jeunes filles. Dot était la plus belle de
toutes, aussi jeune qu’aucune d’elles. Elles venaient
l’inviter à se joindre à elles. Il s’agissait de danser. Si
jamais petit pied a été fait pour danser, c’était bien le
sien. Mais elle riait, et elle secouait la tête, en montrant
sa cuisine sur le feu, et sa table prête à être servie, et
elle avait un air triomphant qui la rendait encore plus
charmante. Elle les renvoyait donc gaiement, et les
saluant une à une avec une indifférence comique à
mesure qu’elles passaient. Et cependant l’indifférence
n’était pas son caractère. Oh non ! car en ce moment un
certain voiturier paraissait à la porte, et Dieu ! quelle
réception elle lui faisait !
Les fées tournèrent encore une fois autour de lui, et
semblèrent lui dire : – Est-ce là la femme qui vous a
oublié !
Une ombre tomba sur le miroir ou le tableau :
appelez-le comme vous voudrez. C’était la grande
ombre de l’étranger, comme quand il parut la première
fois sous son toit ; il en couvrait toute la surface et en
cachait tous les autres objets. Mais les fées s’efforçaient
de le faire encore disparaître, et Dot y reparut encore
brillante de beauté, berçant son enfant, lui chantant
doucement, et appuyant sa tête sur une épaule qui
réfléchissait celle auprès de laquelle se tenait le Grillon
fée.
La nuit, – j’entends la nuit réelle, et non celle
produite par les fées, – s’avançait ; et pendant que le
voiturier se livrait à ces pensées, la lune se leva et brilla
dans le ciel. Peut-être quelque lumière calme et paisible
s’était levée dans son esprit, et il put réfléchir avec plus
de sang-froid à ce qui était arrivé.
Quoique l’ombre de l’étranger tombât par
intervalles sur la glace, toujours distincte et bien
marquée, elle n’était pas si noire qu’auparavant. Toutes
les fois qu’elle paraissait, les fées jetaient un cri de
consternation, et agitaient leurs petits bras et leurs
petites jambes avec une activité inconcevable pour la
faire disparaître. Et quand elles réussissaient à faire
apparaître Dot et à la lui montrer belle et radieuse, elles
manifestaient la joie la plus communicative.
Elles ne la montraient que belle et radieuse, car
c’étaient des esprits domestiques pour qui la fausseté
est l’anéantissement, et leur nature était telle ; Dot
n’était pour elles qu’une petite créature active,
rayonnante et agréable qui avait été la lumière et le
soleil du voiturier.
Les fées étaient très animées quand elles la
montraient avec son enfant, causant au milieu d’un
groupe de sages matrones, et affectant d’être une vieille
matrone comme elles, s’appuyant à l’ancienne mode sur
le bras de son mari, en s’efforçant, cette charmante
petite femme, de faire voir qu’elle avait abjuré les
vanités du monde en général, et qu’elle était
parfaitement au fait de son métier de mère ; elles la
montraient encore riant de la gaucherie du voiturier,
relevant son col de chemise pour le faire ressembler à
un petit maître, et tâchant de lui apprendre à danser.
Les fées tournaient et s’agitaient autour de lui quand
elles la montraient avec la jeune fille aveugle ; car
quoiqu’elle apportât la gaieté et l’animation partout où
elle allait, elle faisait toujours plus ressentir ces douces
influences dans la maison de Caleb Plummer. L’amitié
de la jeune fille aveugle pour elle, sa confiance et sa
reconnaissance envers elle, la modestie avec laquelle
elle repoussait les remerciements de Berthe, sa dextérité
à employer chaque instant de sa visite à quelque chose
d’utile dans la maison, et travaillant en réalité beaucoup
en ayant l’air de se reposer comme un jour de fête ; les
provisions délicates qu’elle apportait, sa figure radieuse
quand elle paraissait à la porte et quand elle prenait
congé ; cette expression étonnante depuis les pieds
jusqu’à la tête de faire partie de sa maison, comme
chose nécessaire dont on ne pouvait se passer, voilà ce
dont les fées se réjouissaient, et pourquoi elles
l’aimaient. Elles le regardèrent encore toutes à la fois
d’un œil interrogateur, tandis que quelques-unes se
nichaient dans les vêtements de Dot et la caressaient, et
elles semblaient lui dire : « Est-ce là la femme qui a
trahi votre confiance ? »
Plus d’une fois, deux fois ou trois fois, dans cette
longue nuit pensive, les fées la lui montrèrent assise sur
son siège favori, avec sa tête penchée, ses mains
crispées sur son front, et ses chevaux épars, comme il
l’avait vue la dernière fois. Et en la trouvant dans cette
posture, elles ne tournaient plus autour de lui et ne le
regardaient plus, mais elles se groupaient autour d’elle
pour la consoler et la baiser, elles se disputaient à qui
lui montrerait le plus de sympathie et de tendresse, et
elles oubliaient entièrement le mari.
La nuit se passa ainsi. La lune se coucha, les étoiles
pâlirent, la fraîcheur du matin se fit sentir, le soleil se
leva. Le voiturier était encore assis au coin de la
cheminée, livré à ses réflexions. Il était assis là, la tête
sur ses mains. Toute la nuit le fidèle Grillon avait fait
cri, cri, au foyer. Toute la nuit, il avait écouté sa voix.
Toute la nuit les fées de la maison s’étaient occupées de
lui. Toute la nuit, Dot lui avait paru aimable et
innocente dans la glace, excepté lorsque la grande
ombre y paraissait.
Il se leva quand il fut grand jour, se lava et arrangea
ses vêtements. Il ne fut pas se livrer à ses occupations
accoutumées, il n’en avait pas le courage. Cela
importait peu, parce que c’était le jour de noce de
Tackleton, et il s’était arrangé pour être suppléé. Il avait
pensé à se rendre joyeusement à l’église avec Dot. Mais
de tels plans étaient finis. C’était aussi l’anniversaire de
leur mariage. Ah ! combien peu il avait prévu une
pareille fin d’année !
Le voiturier avait espéré que Tackleton viendrait le
voir de bonne heure, et il ne s’était pas trompé. À peine
avait-il fait quelques allées et venues devant la porte,
qu’il vit venir sur la route le marchand de joujoux dans
sa voiture. À mesure qu’elle approchait, il s’aperçut que
Tackleton s’était paré pour son mariage et avait orné la
tête de son cheval de fleurs et de rubans.
Le cheval avait mieux l’air d’un fiancé que
Tackleton, dont les yeux demi-fermés avaient une
expression plus désagréable que jamais.
– John Peerybingle ! dit Tackleton avec un air de
condoléance. Mon brave homme, comment allez-vous
ce matin ?
– J’ai passé une triste nuit, M. Tackleton, répondit le
voiturier, en secouant la tête, car mon esprit a été bien
troublé. Mais cela est passé maintenant. Pourriez-vous
me donner une demi-heure pour un entretien
particulier ?
– Je suis venu pour cela, dit Tackleton en mettant
pied à terre. Ne faites pas attention au cheval ; il restera
assez tranquille, si vous lui donnez une bouchée de
foin.
Le voiturier alla chercher du foin dans son écurie, le
mit devant le cheval et ils entrèrent dans la maison.
– Vous ne vous mariez pas avant midi, je pense, dit-
il.
– Non, dit Tackleton. Nous avons tout le temps ;
nous avons tout le temps.
Lorsqu’ils entrèrent dans la cuisine, Tilly Slowbody
frappait à la porte de l’étranger qui n’était qu’à
quelques pas. Un de ses yeux, – et il était très rouge, car
Tilly avait crié toute la nuit parce que sa maîtresse
criait, – était au trou de la serrure ; elle frappait très fort
et semblait effrayée.
– Je ne puis me faire entendre, dit Tilly en regardant
autour d’elle. J’espère qu’il n’est pas parti, ou qu’il
n’est pas mort, s’il vous plaît.
Miss Slowbody accompagna ce souhait
philanthropique de nouveaux coups à la porte, mais
sans aucun résultat.
– Irai-je ? dit Tackleton. C’est curieux.
Le voiturier s’étant tourné vers la porte, lui fit signe
d’y aller s’il voulait.
Tackleton vint donc au secours de Tilly Slowbody ;
et lui aussi se mit à heurter et à frapper, et lui aussi ne
reçut pas plus de réponse. Mais il eut l’idée de tourner
la poignée de la porte, et comme elle s’ouvrit aisément,
il regarda, il entra, et bientôt il revint en courant.
– John Peerybingle, lui dit Tackleton à l’oreille,
j’espère qu’il n’y a rien eu... rien de mauvais cette
nuit ?
Le voiturier se tourna vivement vers lui.
– Parce qu’il est parti, dit Tackleton, et la fenêtre est
ouverte. Je ne vois pas de marques ; elle est de plein
pied avec le jardin ; mais je craignais qu’il n’y eût eu
quelque... quelque querelle. Eh ?
Il le regardait fixement en fermant excessivement un
œil, et il donnait à son œil, à sa figure et à toute sa
personne un air inquisiteur, comme s’il eût voulu
arracher la vérité du fond de son cœur.
– Tranquillisez-vous, dit le voiturier. Il est entré
dans cette chambre hier soir, sans avoir reçu de moi
aucun mal ; et personne n’y est entré depuis lors. Il s’en
est allé de sa propre volonté. Je voudrais sortir de cette
porte, et aller mendier mon pain de maison en maison,
si je pouvais faire que ce qui s’est passé ne fût jamais
arrivé. Mais il est venu et il s’en est allé. Je n’ai plus
rien à faire avec lui.
– Oh ! bon, je pense qu’il s’en est allé facilement,
dit Tackleton en prenant une chaise.
Ce ricanement fut perdu pour le voiturier, qui s’assit
aussi et se couvrit le visage de sa main pendant quelque
temps avant de continuer.
– Vous m’avez montré la nuit passée, dit-il enfin,
ma femme... ma femme, que j’aime, secrètement...
– Et tendrement, insinua Tackleton.
– Prenant part au déguisement de cet homme, lui
donnant l’occasion de la voir seule. C’est la dernière
chose que j’aurais voulu voir. C’est la dernière des
choses qu’un homme aurait dû me montrer.
– J’avoue que j’ai toujours eu des soupçons, dit
Tackleton. Et sous ce rapport je sais qu’on a ici quelque
reproche à me faire.
– Mais de même que vous me l’avez montrée,
poursuivit le voiturier sans faire attention à lui, telle que
vous l’avez vue ma femme, ma femme, que j’aime... sa
voix, son œil, sa main devenaient de plus en plus
fermes à mesure qu’il répétait ces paroles qui décelaient
un but évidemment déterminé, de même que vous
l’avez vue à son désavantage, il est juste aussi que vous
la voyiez avec mes yeux, et que vous pénétriez dans ma
poitrine pour savoir ce qui se passe là-dessus dans mon
âme ; car elle est calme, dit le voiturier en le regardant
attentivement, et rien ne peut l’ébranler.
Tackleton murmura quelques vagues paroles
d’assentiment, mais il était réduit au respect par les
manières de son interlocuteur. Tout simple et sans
éducation qu’il était, il avait en lui quelque chose de
noble et de digne qu’une âme généreuse et pleine
d’honneur peut seule donner à l’homme.
– Je suis un homme simple et grossier, dit le
voiturier, et bien peu recommandable. Je ne suis pas un
homme poli, comme vous le savez bien. Je ne suis pas
un jeune homme. J’aime ma petite Dot, parce que je l’ai
vue grandir depuis son enfance dans la maison de son
père ; parce que j’ai connu ses excellentes qualités ;
parce qu’elle a été ma vie pendant des années et des
années. Il y a bien des hommes, à qui je ne peux pas me
comparer, qui n’auraient jamais aimé Dot comme moi,
je pense.
Il s’arrêta et battit doucement le sol de son pied
pendant quelques instants avant de reprendre.
– J’ai souvent pensé, que quoique je ne fusse pas
assez digne d’elle, je serais pour elle un bon mari, et
que je connaîtrais peut-être mieux qu’un autre ce
qu’elle valait ; et c’est dans cette idée que je finis par
croire que nous pourrions bien nous marier ensemble.
Et à la fin ce mariage se fit.
– Hah ! fit Tackleton avec un hochement de tête
significatif.
– Je m’étais étudié ; je m’étais éprouvé ; je savais
combien je l’aimais, et combien elle serait heureuse,
poursuivit le voiturier. Mais je n’avais pas, je le sens
maintenant, je n’avais pas suffisamment réfléchi sur ses
sentiments à elle.
– C’est sûr, dit Tackleton. Étourderie, frivolité,
inconstance, amour d’être admirée ! Pas assez réfléchi !
tout cela perdu de vue ! Hah !
– Vous feriez mieux de ne pas m’interrompre, dit le
voiturier un peu sévèrement, jusqu’à ce que vous
m’ayez compris ; et vous êtes loin de me comprendre.
Si hier j’avais jeté par terre d’un coup l’homme qui
osait souffler un mot contre elle, aujourd’hui je foulerai
son visage sous mon pied, fût-il mon frère.
Le marchand de jouets le regarda avec étonnement.
John continua d’un ton plus doux : – Ai-je réfléchi que
je la prenais, à son âge, avec sa beauté, que je l’enlevais
à ses jeunes compagnes, à toutes les réunions dont elle
était l’ornement, où elle était l’étoile la plus brillante
qui ait jamais lui, pour l’enfermer un jour après l’autre
dans ma triste demeure, pour n’y avoir que mon
ennuyeuse compagnie ? Ai-je bien réfléchi combien
j’étais peu en rapport avec son humeur gaie, et combien
un lourdaud comme moi doit être pesant pour un esprit
aussi vif ? Ai-je réfléchi qu’il n’y avait en moi à l’aimer
ni mérite ni droit, lorsque quiconque la connaît doit
aussi l’aimer ? Jamais. J’ai pris avantage de sa nature
disposée à l’espérance et de son caractère affectueux, et
je l’ai épousée. Plût à Dieu que je ne l’eusse pas fait !
pour elle, et non pas pour moi.
Le marchand de jouets le regarda sans cligner de
l’œil. Son œil à demi fermé était même ouvert.
– Que Dieu la bénisse, dit le voiturier, pour la
constance dévouée avec laquelle elle a essayé de
m’empêcher de voir tout cela ! Et je remercie le ciel de
ce que, dans la lenteur de mon intelligence, je ne l’ai
pas découvert plus tôt. Pauvre enfant ! Pauvre Dot !
Moi qui n’ai pas découvert cela, lorsque j’ai vu ses
yeux se remplir de larmes en entendant parler d’un
mariage comme le vôtre ! Moi qui ai vu cent fois le
tremblement secret de ses lèvres, et qui n’ai rien
soupçonné, jusqu’à la nuit passée ! Pauvre fille ! Que
j’aie pu espérer qu’elle serait jamais amoureuse de
moi ! Que j’aie pu jamais croire qu’elle l’était !
– Elle le faisait paraître, dit Tackleton. Elle le faisait
tellement paraître, qu’à dire vrai ce fut l’origine de mes
doutes.
Et alors il fit ressortir la supériorité de May
Fielding, qui certainement ne faisait pas du tout paraître
qu’elle fût amoureuse de lui.
– Elle l’a essayé, dit le pauvre voiturier avec plus
d’émotion qu’il n’en eût encore montré ; ce n’est que
maintenant que je commence à voir quels efforts elle a
faits pour être une épouse affectionnée et fidèle à son
devoir. Qu’elle a été bonne ! que de choses elle a
faites ! quel cœur courageux elle a ! Que le bonheur que
j’ai éprouvé dans cette maison en soit le témoin ! ce
sera ma consolation quand je serai seul ici.
– Seul ici ? dit Tackleton. Vous comptez donc faire
attention à cela ?
– Je compte, répondit le voiturier, lui montrer la plus
grande bienveillance en lui faisant la meilleure
réparation qui soit en mon pouvoir. Je puis la délivrer
de la peine journalière qui résulte d’un mariage inégal,
et de ses efforts pour cacher sa souffrance. Elle sera
aussi libre que je peux la rendre.
– Lui faire réparation ! s’écria Tackleton en tordant
et en tournant ses grandes oreilles entre ses mains. Il y a
ici quelque méprise. Vous n’avez pas voulu dire cela,
sans doute ?
Le voiturier prit le marchand de joujoux par le collet
et le secoua comme un roseau.
– Écoutez-moi, dit-il, et prenez garde à me bien
entendre. Écoutez-moi. Parlé-je intelligiblement ?
– Très intelligiblement, répondit Tackleton.
– Comme j’en ai l’intention ?
– Parfaitement, comme vous en avez l’intention.
– J’étais assis à ce foyer la nuit passée, toute la nuit,
s’écria le voiturier, à l’endroit même où elle s’asseyait
habituellement près de moi, son doux visage regardant
le mien. Je me rappelais toute sa vie, jour par jour ;
j’avais sa chère image présente devant moi quand je
repassais ces souvenirs. Et, sur mon âme, elle est
innocente, s’il existe quelqu’un pour juger l’innocent et
le coupable.
Brave Grillon du Foyer ! Loyales fées de la maison !
– La colère et la méfiance m’ont quitté, dit le
voiturier, et il ne me reste que mon chagrin. Dans un
malheureux moment, quelque ancienne connaissance,
plus conforme à ses goûts et à son âge que moi, quittée
peut-être à cause de moi, est revenue. Dans un
malheureux moment, surprise, et n’ayant pas le temps
de réfléchir à ce qu’elle faisait, elle s’est faite la
complice de sa trahison en la cachant. Elle l’a vue la
nuit dernière, dans l’entrevue dont nous avons été
témoins. C’est un tort. Mais sauf cela, elle est
innocente, si la vérité existe sur la terre.
– Si c’est votre opinion, commença Tackleton...
– Qu’elle s’en aille donc, poursuivit le voiturier,
qu’elle s’en aille avec ma bénédiction pour tant
d’heures de bonheur qu’elle m’a données, et avec mon
pardon pour le chagrin qu’elle a pu me causer. Qu’elle
s’en aille, et qu’elle jouisse de la paix de l’âme que je
lui souhaite. Elle ne me haïra jamais. Elle apprendra à
mieux m’aimer, lorsque je ne serai plus un fardeau pour
elle, et qu’elle portera plus légèrement la chaîne que j’ai
rivée pour elle. C’est aujourd’hui l’anniversaire du jour
où je l’emmenai de sa maison, si peu pour son
agrément. Elle y retournera aujourd’hui et je ne la
troublerai plus. Son père et sa mère seront ici
aujourd’hui – nous avions fait un projet pour passer
ensemble cette journée – et ils l’emmèneront chez eux.
Je puis la confier là ou ailleurs. Elle me quitte sans
mériter de blâme, et elle vivra de même, j’en suis sûr.
Si je meurs, – et je peux mourir pendant qu’elle sera
encore jeune ; j’ai tant perdu de courage en quelques
heures ! – elle trouvera que je me suis souvenu d’elle et
que je l’ai aimée jusqu’à la fin. Voilà la fin de ce que
vous m’avez montré. Maintenant c’est fini.
– Oh ! non, John, ce n’est pas fini. Ne dites pas que
c’est fini ! Pas tout à fait encore. J’ai entendu vos
nobles paroles. Je ne pourrais pas m’en aller en
prétendant que j’ignore ce qui m’a inspiré une si
profonde reconnaissance. Ne dites pas que c’est fini,
jusqu’à ce que la cloche ait sonné encore une fois !
Elle était entrée peu après Tackleton, et était
demeurée là. Elle n’avait jamais regardé Tackleton ;
mais elle avait fixé ses yeux sur son mari. Mais elle
s’était tenue aussi loin de lui qu’elle l’avait pu ; et
quoiqu’elle parlât avec la plus vive tendresse, elle ne
s’en approcha pas plus près.
– Aucune main ne peut faire sonner de nouveau
pour moi les heures qui se sont écoulées, répondit le
voiturier avec un faible sourire. Mais que ce soit ainsi,
si vous le voulez, ma chère. L’heure sonnera bientôt. Ce
que nous disions n’a pas d’importance. Je voudrais
essayer de vous plaire en quelque chose de plus
difficile.
– Bien, murmura Tackleton. Il faut que je m’en
aille, car lorsque la cloche sonnera, il faudra que je sois
en chemin pour l’église. Bonjour, John Peerybingle. Je
suis fâché d’être privé de votre compagnie, fâché de la
perdre en cette occasion.
– Je vous ai parlé clairement, dit le voiturier en
l’accompagnant à la porte.
– Oh ! tout à fait.
– Et vous vous souviendrez de ce que j’ai dit ?
– Si vous m’obligez à faire une observation, dit
Tackleton en ayant eu auparavant la précaution de
monter dans sa voiture, je dois dire que cela était si
inattendu qu’il n’est pas vraisemblable que je puisse
l’oublier.
– Tant mieux pour nous deux, répondit le voiturier.
Bonjour ; je vous souhaite beaucoup de joie.
– Je voudrais pouvoir vous en donner, dit Tackleton.
Comme je ne le puis pas, je vous remercie. Entre nous,
comme je vous l’ai déjà dit, je ne pense pas avoir la
moindre joie à me marier, parce que May n’a pas été
trop prévenante ni trop démonstrative avec moi.
Bonjour. Prenez soin de vous.
Le voiturier le regarda s’éloigner jusqu’à ce que
l’éloignement le fît paraître plus petit que les fleurs et
les rubans de son cheval ; et alors, avec un profond
soupir, il se mit à aller et venir comme un homme
inquiet et dérouté, parmi quelques ormeaux du
voisinage, ne voulant pas retourner jusqu’à ce que
l’heure fût près de sonner.
Sa petite femme, restée seule, sanglotait à faire
pitié ; mais souvent elle essuyait ses yeux et se retenait,
pour dire combien il était bon, combien il était
excellent ! et une fois ou deux elle rit ; mais de si bon
cœur, si haut, si bizarrement, poussant des cris, qui
effrayaient Tilly.
– Oh ! je vous en prie, ne faites pas cela, dit Tilly. Il
y en a assez pour faire mourir et enterrer le baby.
– L’apporterez-vous quelquefois pour voir son père,
Tilly, demanda sa maîtresse en essuyant ses yeux,
quand je ne pourrai plus habiter ici et que je serai
retournée dans ma vieille maison ?
– Oh ! je vous en prie, ne faites pas cela, dit Tilly en
rejetant sa tête en arrière, et poussant un cri, qui
ressembla en ce moment à un hurlement de Boxer. Oh !
ne faites pas cela. Oh ! si tout le monde part, ceux qui
resteront seront bien malheureux. Ah ! ah ! ah !
Les sanglots de la sensible Slowbody étaient si
violents, si effrayants pour avoir été si longtemps
comprimés qu’elle aurait infailliblement éveillé
l’enfant, et lui aurait peut-être donné des convulsions en
l’effrayant, si ses yeux n’avaient pas aperçu Caleb
Plummer qui entrait en conduisant sa fille. Cette vue la
rendit au sentiment des convenances ; elle resta
quelques moments silencieuse, la bouche grande
ouverte ; et puis, courant vers le lit où l’enfant était
couché et endormi, elle se mit à danser, et ensuite
bouleversa les couvertures avec son visage et sa tête,
paraissant trouver du soulagement dans ces
mouvements extraordinaires.
– Dot ! s’écria Berthe. Elle n’est pas au mariage !
– Je lui ai dit que vous n’y seriez pas, dit tout bas
Caleb. Je l’ai entendu dire hier soir. Mais que Dieu
vous bénisse, dit le petit homme en lui prenant
affectueusement les mains, peu m’importe ce qu’ils
disent. Je ne les crois pas. Je ne suis pas grand-chose,
mais on me mettrait plutôt en pièces que de faire croire
un mot contre vous.
Il lui jeta ses bras autour du cou et l’embrassa,
comme un enfant aurait fait de sa poupée.
– Berthe n’a pas pu rester à la maison ce matin, dit
Caleb. Elle craignait d’entendre sonner les cloches, et
elle ne voulait pas se trouver si près d’eux le jour de
leur mariage. Nous sommes partis à temps, et nous
sommes venus ici. J’ai pensé à ce que j’ai fait, dit Caleb
après un moment de silence. Je me suis blâmé jusqu’à
ne pas savoir que faire, pour la peine d’esprit que je lui
ai causée, et j’en suis venu à conclure, si vous êtes de
mon avis, qu’il vaudrait mieux lui dire la vérité.
Partagez-vous ma manière de voir ? dit-il en tremblant
de la tête aux pieds. Je ne sais pas quel effet cela lui
fera ; je ne sais pas ce qu’elle pensera de moi ; je ne sais
pas quel cas elle fera désormais de son pauvre père.
Mais il est bon pour elle qu’elle soit désabusée, et je
supporterai les conséquences que je mérite.
– Dot, dit Berthe, où est votre main ? Ah ! la voilà,
la voilà ! et elle la pressa contre ses lèvres, avec un
sourire, en la tirant sous son bras. Je les ai entendus
parler tout bas hier soir en vous jetant du blâme. Ils ont
tort.
La femme du voiturier garda le silence. Caleb
répondit pour elle.
– Ils avaient tort, dit-il.
– Je le savais, dit Berthe fièrement. Je le leur ai dit.
J’ai méprisé ce qu’ils disaient. La blâmer justement !
Elle pressa sa main dans la sienne, et appuya sa douce
joue sur sa joue. – Non, je ne suis pas assez aveugle
pour cela.
Son père se mit à côté de Dot, et Berthe de l’autre en
lui prenant chacun une main.
– Je sais tout cela, dit Berthe, mieux que vous ne le
croyez. Mais personne aussi bien qu’elle. Pas même
vous, mon père. Il n’y a personne aussi sincère et aussi
vraie avec moi qu’elle. Si la vue pouvait m’être rendue
un seul instant, je la découvrirais dans une foule sans
qu’on me dît un seul mot. Ma sœur !
– Berthe, ma chère, dit Caleb, j’ai quelque chose sur
le cœur qu’il faut que je vous dise pendant que nous
sommes tous trois seuls. Écoutez-moi avec
bienveillance, j’ai une confession à vous faire, ma chère
fille.
– Une confession, mon père ?
– Je me suis éloigné de la vérité, mon enfant, et je
me suis perdu moi-même, dit Caleb avec une
expression douloureuse de sa physionomie bouleversée.
Je me suis éloigné de la vérité avec l’intention de vous
faire du bien, et j’ai été cruel.
Elle tourna vers lui son visage étonné en répétant le
mot cruel.
– Il s’accuse trop vivement, Berthe, dit Dot. Vous
allez le dire, vous serez la première à le dire.
– Lui cruel pour moi ! s’écria Berthe avec un sourire
d’incrédulité.
– Sans le vouloir, mon enfant, dit Caleb ; mais je l’ai
été, sans toutefois m’en douter, jusqu’à hier soir. Ma
chère fille aveugle, écoutez-moi et pardonnez-moi. Le
monde dans lequel vous vivez, mon cœur, n’existe pas
comme je vous l’ai dépeint. Les yeux auxquels vous
vous êtes fiée vous ont trompée.
Elle tourna encore vers lui son visage frappé
d’étonnement, mais elle se recula en se rapprochant de
son amie.
– Votre chemin dans la vie était rude, ma pauvre
enfant, dit Caleb, et j’ai voulu vous l’adoucir. J’ai altéré
les objets, changé le caractère des gens, inventé bien
des choses qui n’ont jamais existé, afin de vous rendre
plus heureuse. Je vous ai fait des cachotteries, je vous ai
forgé des tromperies. Dieu me pardonne ! et je vous ai
entourée de choses imaginaires.
– Mais les personnes vivantes ne sont pas
imaginaires ? dit-elle avec force, mais en pâlissant
beaucoup et en s’éloignant de lui. Vous ne pouvez pas
les changer.
– Je l’ai fait, Berthe, dit Caleb. Il y a une personne
que vous connaissez, ma colombe...
– Oh ! mon père, pourquoi dites-vous que je la
connais ? répondit-elle d’un ton d’amer reproche. Qui
puis-je connaître, moi qui n’ai personne pour me
guider, moi misérable aveugle ?
Dans l’angoisse de son cœur, elle tendit ses mains
en avant comme si elle cherchait son chemin, et puis
elle en couvrit sa figure avec un air de tristesse et de
délaissement.
– Le mariage qui a lieu aujourd’hui, dit Caleb, se
fait avec un homme sévère, avare et égoïste. Un maître
dur pour vous et pour moi, ma chère, pendant bien des
années. Laid dans ses regards et dans son caractère.
Toujours froid et insensible. Différent de ce que je vous
l’ai dépeint en toutes choses, mon enfant, en toutes
choses.
– Oh ! pourquoi, dit la fille aveugle torturée au-delà
de ce qu’elle pouvait supporter, pourquoi avoir toujours
agi ainsi ! Pourquoi avez-vous rempli mon cœur de joie
pour venir, comme la mort, m’y arracher tous les objets
de mon amour ! Ô ciel, comme je suis aveugle ! comme
je suis seule et sans appui !
Son père désolé penchait la tête, et ne répondait que
par son repentir et par sa douleur.
Elle était depuis quelques instants sous cette
impression de regret quand le Grillon du Foyer se mit à
chanter, sans que personne autre qu’elle l’entendît. Ce
chant n’était pas gai, mais bas, faible, triste. Il était si
douloureux que ses larmes commencèrent à couler, et
elles tombèrent en abondance quand l’apparition qui
s’était tenue toute la nuit près du voiturier, se tint
derrière elle en montrant son père.
Elle entendit bientôt plus distinctement la voix du
Grillon, et quoique aveugle, elle sentit que l’apparition
se penchait vers son père.
– Dot, dit la jeune fille aveugle, dites-moi ce qu’est
ma maison : ce qu’elle est en réalité.
– C’est un pauvre lieu, Berthe, bien pauvre et bien
nu. L’hiver prochain elle ne pourra guère garantir du
vent et de la pluie. Elle est mal préservée du mauvais
temps, Berthe. Et Dot ajouta en baissant la voix, mais
distinctement : comme votre pauvre père avec son habit
de toile.
La fille aveugle, fort agitée, se leva et tira un peu à
part la femme du voiturier.
– Ces présents dont j’ai pris tant de soins, qui me
venaient presque à souhait, et que je recevais avec tant
de joie, dit-elle en tremblant, d’où venaient-ils ? Est-ce
vous qui les envoyiez ?
– Non.
– Qui donc ?
Dot vit qu’elle le savait déjà et garda le silence. La
fille aveugle se couvrit encore le visage de ses mains,
mais maintenant d’une autre manière.
– Chère Dot, un moment ! Un moment ! ne quittons
pas ce sujet. Parlez-moi doucement. Vous êtes sincère,
je le suis. Vous ne voudriez pas me tromper, n’est-ce
pas ?
– Non, vraiment, Berthe !
– Non, je suis sûre que vous ne voudriez pas. Vous
avez trop compassion de moi. Dot, regardez dans la
chambre où nous étions, où est mon père, mon père si
plein de compassion et d’amour pour moi, et dites-moi
ce que vous voyez.
– Je vois, dit Dot, qui la comprit bien, un vieillard
assis sur une chaise, appuyé tristement sur le dossier,
avec son visage dans sa main, comme si son enfant
devait le consoler, Berthe.
– Oui, oui, elle le consolera. Allons.
– C’est un vieillard usé par les soucis et le travail.
C’est un homme maigre, abattu, pensif, à cheveux gris.
Je le vois maintenant accablé et courbé, s’agitant pour
rien. Mais je l’ai vu déjà bien souvent, Berthe, en
s’agitant pour travailler de plusieurs manières pour un
objet sacré. Et, j’honore sa tête grise, et je le bénis !
La jeune aveugle, la quittant et allant se jeter aux
genoux du vieillard, pressa sa tête grise sur son sein.
– La vue m’est rendue, s’écria-t-elle, j’y vois. J’étais
aveugle et maintenant mes yeux se sont ouverts. Je ne
l’avais jamais connu. Dire que j’aurais pu mourir sans
avoir jamais connu un père qui m’a si tendrement
aimée !
Aucune parole ne peut rendre l’émotion de Caleb.
– Il n’est aucune figure sur la terre, s’écria l’aveugle
en l’embrassant, que je puisse aimer et chérir autant que
celle-ci, quelque belle qu’elle fût. Plus cette tête est
grise, et ce visage usé, plus ils me sont chers, mon père.
Qu’on ne dise plus désormais que je suis aveugle. Il n’y
a pas une ride sur son visage, pas un cheveu sur sa tête,
qui soit oublié dans mes prières et dans mes actions de
grâces.
Caleb essaya d’articuler « ma Berthe ».
– Et dans ma cécité, moi qui le croyais si différent !
dit-elle en le caressant avec des larmes de la plus
exquise affection. L’avoir près de moi, chaque jour,
pensant toujours à moi, et n’avoir jamais rêvé de cela !
– Le père si élégant en habit bleu a disparu, Berthe,
dit le pauvre Caleb.
– Rien n’a disparu, répondit-elle. Cher père, non.
Tout est là en vous. Le père que j’aimais tant, le père
que je n’ai jamais assez aimé, et assez connu, le
bienfaiteur que j’appris d’abord à respecter et à aimer à
cause de sa sympathie pour moi, tout cela est en vous.
Rien n’est mort pour moi. L’âme de tout ce qui m’était
le plus cher est ici, ici avec ce visage ridé et cette tête
grise. Je ne suis point aveugle, mon père.
Pendant ces paroles, toute l’attention de Dot avait
été fixée sur le père et la fille ; mais en jetant les yeux
sur le petit faucheur et la prairie mauresque, elle vit que
l’horloge allait sonner dans quelques minutes, et
immédiatement elle fut saisie d’une agitation nerveuse.
– Mon père, dit Berthe avec hésitation, Dot ?
– Oui, ma chère, dit Caleb ; elle est là.
– N’y a-t-il pas de changement en elle ? Ne m’avez-
vous jamais rien dit d’elle qui ne fût vrai ?
– Je crains que je ne l’eusse fait, ma chère, répondit
Caleb, si j’avais pu la peindre mieux qu’elle n’était.
Mais si je l’avais changée, c’eût été la rendre moins
bien. On ne peut rien dépeindre de mieux qu’elle.
La confiance de l’aveugle en faisant cette question,
son plaisir et son orgueil en entendant la réponse, et son
bonheur en l’embrassant de nouveau, étaient charmants
à contempler.
– Cependant il peut arriver plus de changement que
vous ne le pensez, ma chère, dit Dot. Des changements
en mieux, je veux dire ; des changements pour la plus
grande joie de nous tous. Il ne faut pas trop vous en
émouvoir s’ils arrivent.
– Quelles sont ces roues qu’on entend sur la route ?
– Vous avez l’oreille fine, Berthe. Sont-ce des
roues ?
– Oui, et elles vont vite.
– Je... je... je sais que vous avez l’oreille délicate, dit
Dot en mettant la main sur son cœur, et parlant
évidemment aussi vite qu’elle le pouvait pour cacher
son agitation ; car je l’ai remarqué souvent, et vous
avez été très prompte à distinguer le pas étranger la nuit
passée. Cependant je ne sais pas, en me souvenant que
vous dites : – de qui est ce pas ? – je ne sais pas
pourquoi vous fîtes attention à ce pas plutôt qu’à un
autre. Mais, comme je viens de le dire, il y a de grands
changements dans le monde, de grands changements, et
nous ne pouvons mieux faire que de nous préparer à
n’être surpris presque de rien.
Caleb s’étonna du sens de ces paroles, en
s’apercevant qu’elles s’adressaient à lui non moins qu’à
sa fille. Il la vit, avec surprise, si agitée, et si désolée
qu’elle pouvait à peine respirer, et se tenant à une
chaise pour s’empêcher de tomber.
– C’est un bruit de roues, en effet, dit-elle tout
émue ; elles approchent ! Plus près encore ! Très près !
Elles s’arrêtent à la porte du jardin ! Et maintenant vous
entendez le pas d’un homme en dehors ; le même pas,
Berthe, n’est-ce pas ? Et maintenant...
Elle poussa un cri de joie inexprimable ; et, courant
vers Caleb, elle mit la main sur ses yeux, pendant qu’un
jeune homme entrait dans la chambre, et jetant son
chapeau en l’air, s’approcha d’eux.
– C’est fini ? cria Dot.
– Oui !
– Heureusement fini ?
– Oui !
– Vous souvenez-vous de la voix, cher Caleb ? En
avez-vous jamais entendu une qui lui ressemblât ?
demanda Dot.
– Si mon fils qui était dans l’Amérique du Sud était
vivant... dit Caleb en tremblant.
– Il est vivant, cria Dot en ôtant ses mains de devant
les yeux de Caleb, et en les frappant dans un élan de
joie ; regardez-le ! le voilà devant vous robuste et plein
de santé ! Votre propre fils chéri ! Votre cher frère
vivant et vous aimant, Berthe !
Honneur à cette petite créature pour ses transports.
Honneur à ses larmes et à ses éclats de rire, pendant que
ces trois personnes étaient dans les bras l’une de
l’autre ! Honneur à la cordialité de son accueil pour le
marin bruni par le soleil, qui avec sa chevelure noire et
flottante s’approcha d’elle pour l’embrasser sans qu’elle
détournât sa petite bouche rosée, et sans qu’elle
s’opposât à ce qu’il la pressât sur son cœur !
Honneur aussi au coucou, pourquoi pas ? qui,
sortant bravement par la porte de son palais mauresque,
vint chanter douze fois devant la compagnie, comme
s’il était ivre de joie.
Le voiturier en entrant tressaillit, et il y avait lieu, en
se trouvant en si bonne compagnie.
– Voyez, John, dit Caleb au comble de la joie,
regardez-le, c’est mon fils qui revient de l’Amérique du
Sud ! Mon propre fils ! Celui que vous avez équipé et
fait partir vous-même, celui dont vous avez été toujours
l’ami.
Le voiturier s’avança pour lui prendre la main ; mais
il recula, comme si ses traits lui avaient rappelé ceux du
sourd qu’il avait amené dans sa voiture, et il dit :
– Edouard ! Était-ce vous !
– Dites-lui tout, maintenant, s’écria Dot. Dites-lui
tout, Edouard ; et ne m’épargnez pas, car rien ne
m’épargnera à ses yeux désormais.
– C’était moi, dit Edouard.
– Pouviez-vous vous cacher ainsi, déguisé, dans la
maison de votre vieil ami ? continua le voiturier. Il y
avait autrefois un garçon franc... combien d’années y a-
t-il, Caleb, que nous avons ouï dire qu’il était mort, et
que nous l’avions ?... qui n’aurait jamais fait cela ?
– J’avais autrefois un ami généreux, dit Edouard ;
plutôt un père qu’un ami, qui ne m’aurait jamais jugé,
ni moi ni personne autre, sans m’entendre. Vous étiez
cet homme. Je suis donc certain que vous m’écouterez
maintenant.
Le voiturier, jetant un regard troublé sur Dot qui se
tenait encore à l’écart de lui, répondit : – C’est juste, je
vous écouterai.
– Vous saurez que lorsque je partis d’ici, tout jeune
garçon, dit Edouard, j’étais amoureux, et mon amour
était payé de retour. C’était une très jeune fille, qui
peut-être – vous pouvez me le dire – ne se rendait pas
bien compte de ses sentiments. Mais je connaissais les
miens, et j’avais une passion pour elle.
– Vous l’aviez ! s’écria le voiturier. Vous !
– Oui, je l’avais, dit l’autre, et elle y répondait. Je
l’ai toujours cru, et maintenant j’en suis sûr.
– Que le ciel me soit en aide ! dit le voiturier. C’est
le pire de tout.
– Constant envers elle, dit Edouard, je revenais plein
d’espérance, après bien des épreuves et des périls, pour
tenir ma promesse en exécution de notre vieux contrat,
lorsque, à vingt milles d’ici, j’apprends qu’elle m’a
manqué de parole, qu’elle m’a oublié, et qu’elle s’est
unie à un homme plus riche que moi. Je n’avais pas
l’intention de lui faire des reproches, mais je désirais la
voir, et m’assurer que cela était vrai. J’espérais qu’elle
y aurait été forcée contre son propre désir et malgré ses
souvenirs. Ç’aurait été pour moi un faible soulagement,
mais c’en aurait été un, je crois, et je vins ici. Pour
connaître la vérité, la vérité vraie, observer librement
par moi-même, juger par moi-même, sans intermédiaire
de personne, sans user d’influence sur elle, – si j’en
avais encore, – je me déguisai, vous savez comment, et
je l’attendis sur la route, vous savez où. Vous n’aviez
aucun soupçon sur moi, elle n’en avait pas non plus. –
montrant Dot, – jusqu’à ce que, lui ayant dit un mot à
l’oreille, près du feu, elle faillit me trahir.
– Mais lorsqu’elle sut qu’Edouard était vivant et
qu’il revenait, dit Dot en sanglotant, parlant pour elle-
même, comme elle avait brûlé jusque là de le faire, et
lorsqu’elle eut connu son dessein, elle lui conseilla par
tous les moyens de garder son secret ; car son vieil ami
John Peerybingle était d’une nature trop dénuée
d’artifice, trop lourd en général, pour le garder pour lui,
continua Dot, moitié riant, moitié sanglotant. Et
lorsqu’elle... c’est-à-dire moi, John, dit en pleurant la
petite femme, lorsqu’elle lui eut tout dit, comment sa
bonne amie l’avait cru mort, comment elle s’était
laissée persuader par sa mère de contracter un mariage
qu’elle lui présentait comme avantageux, et
lorsqu’elle... c’est encore moi, John... lui dit qu’ils
n’étaient pas encore mariés – mais bien près de l’être –
et que ce mariage ne serait qu’un sacrifice, s’il se
faisait, car du côté de la jeune fille, il n’y avait pas
d’amour, et quand il devint presque fou de joie en
apprenant cela ; alors elle... c’est-à-dire moi... dit
qu’elle s’entremettrait entre eux, comme elle l’avait fait
souvent dans l’ancien temps, John, et qu’elle sonderait
sa bonne amie, et qu’elle... encore moi, John... était sûre
que ce qu’elle disait et pensait était juste. Et c’était
juste, John ! Et on les a amenés l’un à l’autre, John ! Et
ils se sont mariés il y a une heure, John ! Et voilà le
marié ! Et Gruff et Tackleton mourra garçon ! Et je suis
une heureuse petite femme, May, que Dieu vous
bénisse !
Cette petite femme était irrésistible, s’il est besoin
de le dire, et jamais elle ne le fut autant que dans ses
transports actuels. Jamais il n’y eut de félicitations plus
affectueuses et plus délicieuses que celles qui
accueillirent elle et le marié.
Au milieu du tumulte des émotions qui agitaient son
cœur, le voiturier restait confondu. Il se précipita vers
sa femme, mais Dot, étendant les bras pour l’arrêter, se
recula comme auparavant.
– Non, John, non ! écoutez tout. Ne m’aimez pas
davantage, John, jusqu’à ce que vous ayez entendu
toutes les paroles que j’ai à dire. J’ai eu tort d’avoir un
secret pour vous, John, j’en suis très fâchée. Je ne
croyais pas qu’il y eût du mal, jusqu’au moment où
j’étais assise auprès de vous sur l’escabeau, la nuit
dernière ; mais lorsque j’eus vu par ce qui était écrit sur
votre visage que vous m’aviez vue me promener dans la
galerie avec Edouard, et que j’eus compris ce que vous
pensiez, je sentis que c’était une étourderie coupable.
Mais, cher John, comment est-il possible que vous ayez
eu une telle pensée ?
La petite femme se mit encore à sangloter. John
Peerybingle voulut la serrer dans ses bras, mais elle ne
le lui permit pas.
– Ne m’aimez pas encore, John, je vous en prie. Pas
de longtemps. Lorsque j’étais triste à cause du mariage
proposé, mon cher, c’était parce que je me souvenais
que May et Edouard s’aimaient, et que je savais que le
cœur de May était bien loin de Tackleton. Vous croyez
cela maintenant, John, n’est ce pas ?
John allait faire un autre mouvement vers elle pour
lui répondre, mais elle l’arrêta encore.
– Non, restez là, John, je vous en prie. Lorsque je ris
de vous, comme je le fais quelquefois, lorsque je vous
appelle lourdaud, ou ma chère vieille oie, ou de quelque
autre nom de cette espèce, c’est parce que je vous aime
ainsi, et que je ne voudrais pas vous voir changé en rien
autre, pas même en roi.
– Bravo ! s’écria Caleb avec une vigueur
inaccoutumée. C’est mon opinion.
– Et quand je parlais des gens d’un certain âge et
solides, John, et que je vous disais que nous étions un
couple de nigauds, qui marchions par secousse, comme
des marionnettes, c’est que je suis une étourdie, qui me
plais à jouer des comédies avec le baby. Voilà tout,
vous me croyez ?
Elle le vit s’avancer, et l’arrêta encore, mais ce fut
presque trop tard.
– Non, ne m’aimez pas encore d’une ou deux
minutes, s’il vous plaît, John. Ce que j’ai le plus à cœur
de vous dire, je l’ai gardé pour la fin. Mon cher, mon
bon, mon généreux John, lorsque nous parlions l’autre
soir du Grillon, il me vint à la bouche de vous dire que
d’abord je ne vous aimais pas aussi tendrement que je
vous aime maintenant ; que lorsque je vins demeurer ici
je craignais de ne pouvoir pas apprendre à vous aimer
autant que je l’espérais et que je le demandais dans mes
prières, moi étant si jeune, John. Mais, cher John,
chaque jour et chaque heure je vous aimai de plus en
plus. Et si j’avais pu vous aimer plus que je ne le fais,
les nobles paroles que je vous ai entendu prononcer ce
matin, m’auraient fait vous aimer davantage. Mais je ne
le puis. Toute l’affection dont je suis capable – et elle
est grande, – John, je vous l’ai donnée, comme vous le
méritez, et il y a longtemps, longtemps, et il ne m’est
pas possible de vous en donner davantage. Maintenant,
mon cher mari, serrez-moi encore contre votre cœur.
Ceci est ma maison, John, ne pensez jamais à
m’envoyer dans une autre.
Vous n’aurez jamais plus de plaisir à voir une
charmante petite femme dans les bras de personne, que
vous n’en auriez eu à voir Dot dans les bras de son
mari. Jamais vous n’avez vu un embrassement aussi
affectueux et aussi sincère.
Soyez sûr que le voiturier était dans un ravissement
complet, et que Dot était de même ; personne ne faisait
exception, pas même Slowbody, qui criait de joie, et qui
pour faire partager à son jeune fardeau la joie générale
présentait le baby à la ronde, à la bouche de chacun,
comme si elle leur avait donné quelque chose à boire.
Mais en ce moment on entendit au dehors un bruit
de roues, et quelqu’un s’écria que Gruff et Tackleton
revenait. Ce digne homme parut bientôt animé et
échauffé.
– Que diable est ceci, John Peerybingle ? dit
Tackleton. Il y a quelque malentendu. J’ai donné
rendez-vous à l’église à mistress Tackleton, et je
jurerais que je l’ai rencontrée en route pour ici. Oh !
elle ici. – Pardon, monsieur, je n’ai pas l’honneur de
vous connaître, – mais si vous pouvez me faire la
faveur de ne pas retenir cette demoiselle, elle a un
engagement particulier ce matin.
– Mais je ne peux pas la laisser aller, répondit
Edouard, je n’en ai pas la pensée.
– Que voulez-vous dire, vagabond que vous êtes ?
dit Tackleton.
– Je veux dire que quoique je puisse vous permettre
d’être vexé, répondit l’autre en souriant, je suis aussi
sourd pour les injures, que je l’étais hier soir pour tous
les discours.
Quel regard que celui que Tackleton jeta sur lui, et
comme il tressaillit !
– Je suis fâché, monsieur, dit Edouard en tenant la
main gauche de May et principalement son troisième
doigt, et tirant de la poche de son habit un petit bout de
papier d’argent dans lequel était sans doute un anneau.
– Miss Slowbody, dit Tackleton, voulez-vous avoir
la bonté de jeter cela dans le feu ? Merci.
– C’était un engagement antérieur, un engagement
tout à fait ancien, qui a empêché ma femme de se
trouver au rendez-vous convenu avec vous, je vous
assure, dit Edouard.
– M. Tackleton me rendra la justice de reconnaître
que je lui ai révélé fidèlement ce fait, et que je lui ai dit
maintes fois que je ne pouvais l’oublier, dit May en
rougissant.
– Oh ! certainement, dit Tackleton. C’est sûr. C’est
tout à fait juste. C’est entièrement exact. Vous êtes
donc mistress Edouard Plummer, je présume ?
– C’est son vrai nom, répondit le marié.
– Ah ! je ne vous aurais pas reconnu, monsieur, dit
Tackleton, en regardant minutieusement sa figure et en
lui faisant un profond salut. Je vous souhaite beaucoup
de joie, monsieur.
– Merci.
– Mistress Peerybingle, dit Tackleton en se tournant
soudain vers elle qui était assise avec son mari, je suis
fâché. Vous ne m’avez pas montré beaucoup de
bienveillance, mais, sur ma vie, je suis fâché. Vous êtes
meilleure que je ne pensais. John Peerybingle, je suis
fâché. Vous me comprenez : cela suffit. C’est tout à fait
correct, mesdames et messieurs, et parfaitement
satisfaisant. Bonjour.
En disant ces mots, il sortit, et partit ; il ne s’arrêta à
la porte que pour ôter les fleurs et les rubans de la tête
de son cheval, et pour donner à l’animal un coup de
pied dans les flancs, comme pour lui apprendre qu’il y
avait un écrou lâché dans ses arrangements.
C’était maintenant un devoir sérieux de marquer
cette journée comme une grande fête pour toujours dans
le calendrier de John Peerybingle. En conséquence, Dot
se mit à l’œuvre pour faire honneur à la maison et à
tous ceux qui s’y intéressaient. En peu de temps, elle
mit les bras jusqu’au coude dans la farine, et elle
blanchissait les habits du voiturier, toutes les fois
qu’elle passait près de lui et qu’elle s’arrêtait pour lui
donner un baiser. Le brave homme lavait les herbes,
pelait les navets, mettait au feu les pots pleins d’eau
froide, et se rendait utile de toutes les manières ; tandis
qu’un couple d’aides, appelés du voisinage, se
mettaient à courir dans tous les coins, se heurtant à
chaque instant contre Tilly Slowbody et le baby. Tilly
n’avait jamais déployé tant d’activité. Son ubiquité était
l’objet de l’admiration générale. À deux heures et
vingt-cinq minutes elle était une pierre d’achoppement
dans le passage, à deux heures et demie, un traquenard
dans la cuisine, et à trois heures moins vingt-cinq
minutes, un trébuchet dans le grenier. La tête du baby
était une pierre de touche pour toute espèce d’objets,
animaux, végétaux ou minéraux. On n’employait rien
ce jour-là qui ne fit une connaissance intime avec elle.
Ensuite une grande expédition fut dépêchée à pied à
mistress Fielding pour faire des excuses à cette
excellente dame, et pour l’amener de gré ou de force
afin d’être heureuse et de pardonner. Lorsque cette
expédition la découvrit, elle ne voulut rien entendre et
répéta un nombre infini de fois : « N’eussé-je jamais vu
ce jour ! » Elle ne put qu’ajouter : « Portez-moi
maintenant au tombeau » ; ce qui était parfaitement
absurde, attendu qu’elle n’était pas morte, et qu’elle
n’en avait pas même l’apparence. Après cela, elle
tomba dans un calme effrayant, et observa que, depuis
les circonstances qui avaient amené le grand
changement dans le commerce de l’indigo, elle avait
prévu qu’elle serait exposée toute la vie à toute espèce
d’insultes et d’outrages ; elle était satisfaite de voir
qu’il en était bien ainsi. Elle pria qu’on ne fit plus
attention à elle, car, qu’était-elle ? un rien. On n’avait
qu’à l’oublier et à suivre la voie sans elle. De cette
humeur sarcastique elle passa à la colère, dans laquelle
elle laissa échapper cette remarquable expression, que
le ver se redresse quand on le foule aux pieds. Après
cela, elle se laissa aller à un regret adouci, et dit : « S’ils
m’avaient donné leur confiance, que n’eussé-je pas pu
suggérer ! » Profitant de cette crise dans ses sentiments,
l’expédition l’embrassa, et bientôt elle eut mis ses
gants, et fut en chemin pour la maison de John
Peerybingle dans une tenue irréprochable, portant à son
côté dans un paquet de papier un bonnet de cérémonie,
presque aussi grand et aussi raide qu’un mètre.
Après cela il restait encore à venir le père et la mère
de Dot dans une autre petite voiture, et ils étaient en
retard ; on avait quelques craintes, on allait regarder de
temps en temps sur la route. Mistress Fielding regardait
toujours du côté qu’il ne fallait pas, et comme on le lui
faisait observer, elle répondait qu’elle était bien
maîtresse de regarder là où elle voulait. À la fin, ils
arrivèrent. C’était un charmant couple de paysans, mis
d’une manière particulière à la famille de Dot. Dot et sa
mère, à côté l’une de l’autre, étaient étonnantes à voir,
tant elles se ressemblaient.
La mère de Dot eut à renouveler connaissance avec
la mère de May ; la mère de May gardait ses airs de
dame, et la mère de Dot n’avait qu’un air aisé. Le vieux
Dot, appelons ainsi le père de Dot, j’ai oublié son vrai
nom, mais n’importe, le vieux Dot était sans gêne, il
donnait des poignées de mains à première vue, ne
regardait un bonnet que comme un assemblage de
mousseline et d’empois, n’attachait pas d’importance
au commerce de l’indigo, mais disait qu’il n’y avait rien
à y faire. Dans l’opinion de mistress Fielding, c’était
une bonne pâte d’homme, mais grossière, ma chère.
Je ne voudrais pas oublier Dot faisant les honneurs
de sa maison avec sa robe de noces, et un visage
radieux ; non ! ni le brave voiturier si jovial et si rond
au bout de la table ; ni le brun et vigoureux marin avec
sa charmante femme ; ni personne autre. Oublier le
dîner, ce serait oublier le repas le plus agréable, et le
plus grand oubli serait d’oublier les verres que l’on but
pour célébrer ce jour de noces.
Après dîner, Caleb chanta la chanson sur le Bol
pétillant :
« Je suis un bon vivant,
Pour un ou deux ans. »
Il la chanta jusqu’au bout.
Un incident arriva juste comme il finissait le dernier
vers.
On frappa un coup à la porte ; un homme entra en
chancelant, et sans demander la permission, portant
quelque chose de lourd sur la tête. En le plaçant au
milieu de la table, symétriquement au centre des noix et
des pommes, il dit :
– Des compliments de la part de M. Tackleton.
Comme il n’a pas l’emploi du gâteau, peut-être vous le
mangerez.
Après ces mots, il sortit.
Il y eut quelque surprise dans la compagnie, comme
vous pouvez vous l’imaginer. Mistress Fielding, étant
une dame d’un discernement infini, émit l’idée que le
gâteau était empoisonné, et raconta qu’un pensionnat de
demoiselles avait été, à sa connaissance, malade pour
avoir mangé d’un gâteau. Mais son opinion fut
repoussée par acclamation ; et le gâteau fut coupé par
May avec beaucoup de cérémonie et de gaieté.
Je ne crois pas que personne en eût goûté encore,
lorsqu’un autre coup fut frappé à la porte, et le même
homme reparut portant sous son bras un gros paquet de
papier brun.
– Des compliments de la part de M. Tackleton, il
envoie quelques joujoux pour le baby. Ils ne sont pas
laids.
Après avoir dit cela, il repartit.
Toute la société aurait eu de la peine à trouver des
termes pour exprimer son étonnement, quand même elle
aurait eu le temps de les chercher. Mais ils ne l’eurent
pas du tout, car le messager avait à peine fermé la porte
derrière lui, qu’on frappa un autre coup, et Tackleton
lui-même entra.
– Mistress Peerybingle, dit-il le chapeau à la main,
je suis plus fâché, je suis plus fâché que je ne l’étais ce
matin. J’ai eu le temps d’y penser. John Peerybingle, je
suis aigre par caractère, mais je ne puis empêcher d’être
adouci plus ou moins, en me trouvant face à face avec
un homme comme vous. Caleb ! cette petite nourrice
m’a donné l’autre soir sans le savoir un avis ambigu
dont j’ai trouvé le fil. Je rougis de penser avec quelle
facilité je pouvais attacher à moi vous et votre fille, et
quel misérable idiot j’étais lorsque je la pris pour une...
Mes amis, ma maison est bien solitaire ce soir. Je n’ai
pas même un Grillon au Foyer. J’ai tout fait fuir. Soyez
gracieux pour moi ; permettez-moi de me joindre à
votre aimable société.
Il fut chez lui en cinq minutes. Vous n’avez jamais
vu pareil homme. À quoi avait-il passé toute sa vie pour
n’avoir pas découvert jusque là quelle capacité il avait
pour être jovial ? Ou bien quel avait été le pouvoir des
fées sur lui pour opérer un tel changement ?
– John ! vous ne me renverrez pas à la maison ce
soir, n’est-ce pas ? dit Dot tout bas.
Il ne manquait qu’une créature vivante pour rendre
la société complète. Dans un clin d’œil elle fut là. Très
altéré pour avoir longtemps couru, il faisait de vains
efforts pour fourrer sa tête dans une cruche étroite. Il
avait accompagné la voiture jusqu’à la fin du voyage,
très rebuté de l’absence de son maître, et extrêmement
rebelle envers son suppléant. Après avoir rodé autour
de l’étable pendant un peu de temps, tentant vainement
d’exciter le cheval à faire acte de rébellion en revenant
pour son propre compte, il était entré dans le cabaret et
s’était couché devant le feu. Mais tout à coup cédant à
la conviction que le suppléant était un imbécile et qu’il
fallait le quitter, il s’était levé, avait tourné la queue et
était revenu à la maison.
On dansa le soir. Je me serais borné à cette mention
générale, si je n’avais eu quelque raison de croire que
c’était une danse originale et des moins communes. Elle
était organisée de la manière bizarre que voici.
Edouard le marin, garçon plein d’entrain, leur avait
raconté des choses merveilleuses au sujet des
perroquets, des mines, des Mexicains, de la poudre
d’or, lorsque tout à coup il se mit en tête de quitter son
siège et de proposer une danse, car la harpe de Berthe
était là, et vous avez rarement entendu quelqu’un en
jouer d’une main plus habile. Dot dit, non sans quelque
affectation, que ses jours de danses étaient passés ; je
crois que c’était parce que le voiturier fumait sa pipe et
qu’elle préférait rester assise près de lui. Mistress
Fielding n’avait pas le choix de dire autrement que ses
jours de danses étaient aussi passés, tout le monde dit
de même excepté May ; May était toujours prête.
Au grand applaudissement de tous, May et Edouard
se mirent à danser seuls, et Berthe joua son plus joli air.
Bon ! si vous m’en croyez, ils n’avaient pas dansé
cinq minutes, que soudain le voiturier jette sa pipe,
prend Dot par le milieu du corps, s’élance dans la
chambre, et saute avec elle d’une manière étonnante.
Tackleton ne voit pas plutôt cela, qu’il court à mistress
Fielding, la prend à la taille et suit le mouvement. Dès
que le vieux Dot voit cela, il se sent revivre, enlève
mistress Dot, et prend part à la danse avec le plus
d’entrain. Caleb ne voit pas plutôt cela qu’il prend Tilly
Slowbody par les deux mains et saute en cadence ; miss
Slowbody restait ferme dans la croyance que se pousser
étourdiment au milieu des autres couples, et se choquer
constamment avec eux, est votre seul principe de la
marche.
Écoutez ! voilà le criquet qui fait concert avec la
musique, cri ! cri ! cri ! et la Bouilloire bourdonne
aussi.
.......................................................................
Mais qu’est-ce ceci ! pendant que je les écoute avec
plaisir, et que je me tourne vers Dot pour jeter un
dernier regard sur cette figure qui me plaît tant, elle et
le reste s’évanouissent dans l’air, et je reste seul. Un
Grillon chante dans le Foyer ; un jouet d’enfant est
brisé à terre, et il n’y a plus rien.
Cet ouvrage est le 172ème publié
dans la collection À tous les vents
par la Bibliothèque électronique du Québec.
La Bibliothèque électronique du Québec
est la propriété exclusive de
Jean-Yves Dupuis.