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Charles Dickens Charles Dickens[461]

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Charles Dickens Charles Dickens[461]
Charles Dickens



Le grillon du foyer









BeQ

Le grillon du foyer

Histoire fantastique d’un intérieur domestique



par



Charles Dickens

(1812-1870)









La Bibliothèque électronique du Québec

Collection À tous les vents

Volume 172 : version 1.01

Du même auteur, à la Bibliothèque :





Les conteurs à la ronde

Oliver Twist

David Copperfield

Les grandes espérances

Cantique de Noël

L’abîme

Le grillon du foyer





(Limoges, Eugène Ardant et Cie, Éditeurs.)



Traduit de l’anglais par Amédée Chaillot

À lord Jeffrey



Cette histoire est dédiée

avec

l’affection et l’attachement de son ami





L’AUTEUR.

I



Premier cri



La Bouilloire fit entendre son premier cri ! Ne me

dites pas ce que mistress Peerybingle disait. Je le sais

mieux qu’elle. Mistress Peerybingle peut laisser croire

jusqu’à la fin des temps qu’elle ne saurait dire lequel

des deux commença à crier ; mais moi je dis que c’est

la Bouilloire. Je dois le savoir, j’espère ! La Bouilloire

commença cinq bonnes minutes, à la petite horloge de

Hollande qui était dans un coin, avant que le Grillon

poussât le premier cri.

Comme si, vraiment, le petit faucheur placé en haut

de l’horloge n’avait pas fauché au moins un demi

arpent de pré, abattant une herbe imaginaire avec sa

faux lancée de droite à gauche, avant que le Grillon fît

chorus avec la Bouilloire !

Je ne suis pas d’un caractère absolu ; tout le monde

le sait. Je ne voudrais pas mettre mon opinion en

opposition avec celle de mistress Peerybingle, si je

n’étais pas sûr, positivement sûr de ce que je dis. Mais

ceci est une question de fait. Et le fait est que la

Bouilloire se mit à chanter au moins cinq minutes avant

que le Grillon donnât signe de vie. Contredisez-moi, et

je le dirai dix fois.

Laissez-moi narrer exactement ce qui se passa. C’est

ce que j’aurais fait tout d’abord, si ce n’était pas par

cette simple considération que, si j’ai une histoire à

raconter, il faut que je commence par le

commencement, et comment est-il possible de

commencer par le commencement, sans commencer par

la Bouilloire ?

Il paraît qu’il y avait une sorte de défi, un assaut de

talent, vous comprenez, entre la Bouilloire et le Grillon.

Et voici quelle en fut l’occasion.

Mistress Peerybingle était sortie un peu avant la nuit

close, et les talons cerclés en fer de ses patins laissaient

sur le pavé humide de la cour de nombreuses figures

dont la première proposition d’Euclide donne la

démonstration. Elle était sortie pour aller remplir la

Bouilloire au réservoir. Elle rentra, sans ses patins ;

c’était facile à voir, car ses patins étaient très hauts, et

elle était fort petite. Elle mit la Bouilloire au feu, et en

la mettant, elle perdit patience ; car il lui tomba de l’eau

sur les pieds, et l’eau était froide, et puis elle tenait à la

propreté de ses bas.

De plus cette Bouilloire était obstinée et impatiente ;

elle ne se laissait pas aisément arranger au feu. Elle

chancelait, comme si elle était ivre, elle s’y tenait de

travers, une vraie idiote de Bouilloire. Elle était

d’humeur querelleuse ; elle sifflait et crachait sur le feu

d’un air morose. Pour comble de mésaventure, le

couvercle, résistant aux doigts engourdis de mistress

Peerybingle, se plaça dessus dessous, et ensuite, avec

une ingénieuse opiniâtreté digne d’une meilleure cause,

il se mit de côté et tomba au fond de la Bouilloire. Un

vaisseau à trois ponts coulé bas n’aurait pas fait la

moitié autant de résistance pour être remis à flot que ce

couvercle pour se laisser repêcher.

Même avec son couvercle, la Bouilloire conservait

un air sombre et entêté, présentant sa poignée comme

par défi, et éclaboussant par moquerie la main de

mistress Peerybingle, comme si elle lui eût dit : – Je ne

veux pas bouillir. Rien ne m’y forcera.

Mais mistress Peerybingle, à qui la bonne humeur

était revenue, frotta ses petites mains l’une contre

l’autre, et s’assit devant la Bouilloire en riant. En même

temps, la flamme brilla et éclaira de ses clartés

vacillantes le petit faucheur, qui semblait immobile

devant son palais mauresque, comme si la flamme seule

était en mouvement.

Et pourtant il se mouvait, deux fois par seconde,

avec la plus grande régularité. Mais ses efforts étaient

effrayants à voir quand l’heure allait sonner, et

lorsqu’un coucou, paraissant à la porte du palais, poussa

six fois un cri semblable à celui d’un spectre, le

faucheur s’agita en frémissant et ses jambes

flageolaient comme si un fil de fer les lui eût tiraillées.

Ce ne fut que lorsqu’un mouvement violent et un

grand bruit de poids et de cordages se fut tout à fait

calmé, que le faucheur effrayé revint à lui-même. Il ne

s’était pas épouvanté sans raison, car tout ce remue-

ménage, tous ces os de squelettes qui s’agitaient

n’étaient pas rassurants, et je m’étonne que les

Hollandais, gens d’humeur flegmatique, soient les

auteurs d’une pareille invention.

Ce fut en ce moment, remarquez le bien, que la

Bouilloire commença sa soirée. Ce fut en ce moment

que la Bouilloire, s’adoucissant jusqu’à devenir

musicale, laissa échapper de son gosier des

gazouillements qu’elle semblait vouloir retenir, de

courtes notes interrompues, comme si elle n’avait pas

encore tout à fait mis de côté sa mauvaise humeur. Ce

fut en ce moment qu’après quelques vains efforts pour

réprimer sa gaieté, elle se débarrassa enfin de son air

morose, perdit toute réserve et se mit à chanter une

chanson joyeuse, telle que le rossignol le plus tendre

n’en a jamais eu l’idée.

Elle était si simple, cette chanson, que vous l’auriez

comprise comme un livre, mieux peut-être que quelques

livres que je pourrais nommer. Avec sa chaude haleine

qui s’élevait en gracieux et légers nuages qui montaient

dans la cheminée comme vers un ciel domestique, la

Bouilloire accentuait son chant joyeux avec énergie, et

le couvercle, le couvercle naguère rebelle, – telle est

l’influence du bon exemple, – dansait une espèce de

gigue, et tintait comme une jeune cymbale sourde et

muette qui n’a jamais connu de sœur.

Ce chant de la Bouilloire était une invitation et un

souhait de bienvenue pour quelqu’un qui n’était pas

dans la maison, pour quelqu’un qui allait arriver, qui

approchait de cette petite maison et de ce feu pétillant ;

cela n’était pas douteux. Mistress Peerybingle le savait

bien, elle qui était assise pensive devant le foyer. « La

nuit est sombre, chantait la Bouilloire, et les feuilles

mortes jonchent le chemin ; tout est brouillard et

ténèbres ; en bas, tout est boue et flaques d’eau ; on ne

voit dans l’air qu’un point moins triste ; c’est cette

teinte rougeâtre à l’horizon, où le soleil et le vent

semblent lutter pour se reprocher le vilain temps qu’il

fait. Tout est obscur dans la campagne ; le poteau

indicateur de la route se perd dans l’ombre ; la glace

n’est pas fondue, mais l’eau est encore emprisonnée ; et

vous ne sauriez dire s’il gèle ou s’il ne gèle pas. Ah ! le

voilà qui vient, le voilà, le voici ! »

En ce moment, s’il vous plaît, le Grillon poussa son

cri ; coui, coui, coui, fit-il en chorus, et sa voix était si

forte en proportion de sa taille – on ne pouvait pas en

juger, car on ne le voyait pas, – qu’il semblait prêt à

crever comme un canon trop chargé ; et vous auriez dit

qu’il allait éclater en cinquante morceaux, tant il faisait

d’efforts pour grésillonner.

Le solo de la Bouilloire était fini ; le Grillon avait

pris la partie de premier violon, et il ne la quittait pas.

Bon Dieu ! comme il criait ! Sa voix aiguë et perçante

résonnait dans toute la maison ; il semblait qu’elle allait

percer les ténèbres... comme une étoile perce les

nuages. Il y avait de petites trilles et un trémolo

indescriptible dans le cri le plus aigu du Grillon,

lorsque, dans l’excès de son enthousiasme, il faisait des

sauts et des bonds. Cependant ils s’accordaient fort

bien, le Grillon et la Bouilloire. Le refrain était toujours

le même, mais, dans leur émulation, ils le chantaient de

plus en plus crescendo.

La jolie petite femme qui les écoutait, – car elle était

jolie et jeune, quoique un peu forte, – alluma une

chandelle, se tourna vers le faucheur de la pendule, qui

avait fait une bonne provision de minutes, puis elle alla

regarder à la fenêtre, par laquelle elle ne vit rien à cause

de l’obscurité, mais elle vit son charmant visage se

réfléchir dans les vitres, et mon opinion – qui serait

aussi la vôtre – est qu’elle aurait pu regarder longtemps

sans voir rien d’à moitié aussi agréable. Lorsqu’elle

revint s’asseoir sur son siège, le Grillon et la Bouilloire

continuaient leur duo avec le même entrain.

C’était entre eux comme une course au clocher.

Cri ! cri ! cri ! Le Grillon l’emporte ! Hum ! hum !

hum ! La Bouilloire prend de l’avance. Cri ! cri ! cri !

Le Grillon gagne du terrain au retour. Mais la

Bouilloire reprend encore : Hum ! hum ! hum ! Enfin ils

s’essoufflaient, ils s’épanouissaient tant l’un et l’autre,

le Cri ! cri ! se confondait tellement avec le Hum !

hum ! qu’il aurait fallu une oreille plus exercée que la

vôtre ou la mienne pour savoir qui l’emporterait. Mais

ce qui ne fut pas douteux, c’est que la Bouilloire et le

Grillon, tout deux au même instant, et par un accord

secret connu d’eux seuls, lancèrent leur chant joyeux

avec un rayon de lumière qui traversant la fenêtre alla

éclairer jusqu’au fond de la cour. Cette lumière,

tombant tout à coup sur une certaine personne, qui

arrivait dans l’obscurité, lui exprima à la lettre, et avec

la rapidité de l’éclair, cette pensée : – Sois le bienvenu à

la maison, mon ami ! sois le bienvenu, mon garçon.

Ce but atteint, la Bouilloire, cessant de chanter,

versa parce qu’elle bouillait trop fort, et fut enlevée de

devant le feu. Mistress Peerybingle courut à la porte, où

elle ne put d’abord se reconnaître au milieu du bruit des

roues d’une voiture, du trépignement d’un cheval, de la

voix d’un homme, des allées et venues d’un chien

surexcité, et de la surprenante et mystérieuse apparition

d’un baby.

D’où venait ce baby, et comment mistress

Peerybingle s’en empara-t-elle en un clin d’œil, je ne

sais. Mais c’était un enfant vivant dans les bras de

mistress Peerybingle ; et elle semblait en être fière,

pendant qu’elle était doucement attirée vers le feu par

un homme grand et robuste, beaucoup plus grand et

plus âgé qu’elle, qui se baissa pour l’embrasser.

– Oh ! mon Dieu, John ! dit mistress Peerybingle.

Dans quel état vous êtes avec ce mauvais temps !

Il était vraiment dans un état pitoyable. L’épais

brouillard avait déposé sur ses cils un chapelet de

gouttes d’eau congelées ; et ses favoris imprégnés

d’humidité brillaient à la clarté du foyer des couleurs de

l’arc-en-ciel.

– En effet, Dot, répondit John lentement, en

déroulant le fichu qui lui entourait le cou et en se

chauffant les mains, ce n’est pas un temps d’été. Il n’y a

rien d’étonnant que je sois ainsi fait.

– Je ne voudrais pas m’entendre appeler Dot, John.

Je n’aime pas ce nom. Et la moue de mistress

Peerybingle semblait dire qu’elle l’aimait beaucoup.

– Qu’êtes-vous donc ? répondit John en la regardant

de son haut avec un sourire, et en l’étreignant avec

autant de délicatesse que pouvaient le faire sa large

main et son robuste bras.

Ce brave John était si lourd mais si doux, si grossier

à la surface et si sensible au fond du cœur, si massif en

dehors, mais si vif au dedans ; si borné, mais si bon ! Ô

mère Nature, donne à tes enfants cette poésie du cœur

qui se cachait dans le sein de ce pauvre voiturier, ce

n’était qu’un voiturier, et quoiqu’ils parlent en prose,

quoiqu’ils vivent en prose, nous te remercions de nous

faire vivre dans leur compagnie.

On aurait eu plaisir à voir Dot avec sa petite figure

et son baby dans ses bras, une vraie poupée que ce

baby ; elle regardait le feu d’un air pensif, et inclinait sa

petite tête délicate sur le côté du grand et robuste

voiturier, avec une grâce demi naturelle, demi affectée.

On aurait eu plaisir à voir celui-ci la soutenir avec une

tendre gaucherie, et faisant de son âge mûr un soutien

pour la jeunesse de sa femme. On aurait eu plaisir à voir

la servante Tilly Slowbody, attendant qu’on la chargeât

du soin du baby, regarder ce groupe d’un air d’intérêt,

les yeux et la bouche ouverts, et la tête en avant. Ce

n’était pas moins agréable de voir John le voiturier, sur

une observation de Dot, retenir sa main qui était sur le

point de toucher l’enfant, comme s’il craignait de le

briser, et se contentant de le regarder à distance avec

orgueil ; tel qu’un gros chien ferait vis-à-vis d’un

canari, s’il arrivait qu’il en fût le père.

– N’est-ce pas qu’il est beau, John ? Comme il est

joli quand il dort.

– Bien joli, dit John, très joli. Il dort presque

toujours, n’est-ce pas ?

– Mon Dieu, non, John.

– Oh ! dit John d’un air réfléchi. Je croyais qu’il

avait généralement les yeux fermés.

– Bonté de Dieu, John, vous l’éveillez.

– Voyez comme il les tourne, dit le voiturier étonné,

et sa bouche, il l’ouvre et la ferme comme un poisson

doré.

– Vous ne méritez pas d’être père, dit Dot, avec

toute la dignité d’une matrone expérimentée. Mais

comment sauriez-vous combien il en faut peu pour

troubler les enfants, John ? Et elle coucha l’enfant sur

son bras gauche, en lui frappant doucement le dos de la

main droite, après avoir pincé l’oreille de son mari en

riant.

– C’est vrai, Dot, dit John : je n’en sais pas grand

chose. Pour ce que je sais c’est que j’ai joliment lutté

avec le vent ce soir. Il soufflait du nord-ouest, droit

contre la voiture, tout le long du chemin en revenant.

– Pauvre vieux, vraiment ! s’écria mistress

Peerybingle en reprenant son activité. Tenez. Tilly,

prenez mon précieux fardeau, pendant que je vais

tâcher de me rendre utile. Je crois que je l’étoufferais de

baisers. À bas ! Boxer, à bas ! John, laissez-moi faire le

thé, et puis je me mettrai à travailler comme une abeille.





Comment fait la petite abeille ?





vous avez appris la chanson quand vous alliez à l’école,

John ?

– Je ne la sais pas toute, répondit John. J’étais sur le

point de la savoir toute ; mais je l’aurais gâtée, je crois.

– Ha ! ha ! dit Dot en riant, et elle avait le plus joli

rire que vous ayez entendu. Quel cher vieux lourdaud

vous faites, John.

Sans contester cette assertion, John sortit pour

veiller à ce que le valet de ferme, qui allait et venait

dans la cour avec sa lanterne, comme un feu follet, prît

bien soin du cheval, lequel était plus gras que vous ne

voudriez le croire, si je vous donnais la mesure, et si

vieux que le jour de la naissance se perdait dans les

ténèbres de l’antiquité. Boxer, pensant que ses

attentions étaient dues à toute la famille, et devaient être

distribuées avec impartialité, courait çà et là avec une

agitation étonnante ; tantôt il décrivait des cercles en

aboyant autour du cheval, pendant qu’on le menait à

l’écurie ; tantôt il feignait de s’élancer comme un

furieux sur sa maîtresse, et puis il s’arrêtait tout à coup,

tantôt approchant son nez humide il faisait un baiser à

Tilly Slowbody assise sur une chaise basse près du feu ;

tantôt il montrait une amitié incommode pour le baby,

tantôt après plusieurs tours sur lui-même il se couchait

près du foyer, comme s’il allait s’établir là pour la nuit ;

tantôt il s’élançait dans la cour en agitant son tronçon

de queue, comme s’il allait remplir une commission

dont il se souvenait à l’instant.

– Voilà la théière toute prête sur la table, dit Dot,

aussi occupée qu’une petite fille qui joue au ménage.

Voici le jambon, voilà le beurre, voilà le pain et le reste.

Tenez, John, voilà un panier pour mettre les petits

paquets, si vous en avez... Mais où êtes-vous, John ?

Tilly, ne laissez pas tomber l’enfant dans le cendrier,

quoi que vous fassiez.

Il faut noter que miss Slowbody, quoique cette

recommandation la fît regimber, avait un talent rare et

surprenant pour mettre en danger la vie de cet enfant.

Elle était maigre et petite de taille, de sorte que ses

vêtements avaient toujours l’air de l’abandonner.

Comme tout excitait son admiration, et principalement

les bonnes qualités de sa maîtresse, et les perfections de

l’enfant, les bévues de miss Slowbody faisaient honneur

à son cœur, si elles n’en faisaient pas à son esprit. Si

elle mettait la tête du baby trop souvent en contact avec

les portes d’armoires, les rampes d’escalier, ou les

colonnes de lit, c’est qu’elle ne pouvait pas revenir de

sa surprise d’être si bien traitée dans la maison où elle

était. Il faut savoir que le père et la mère Slowbody

étaient des êtres parfaitement inconnus, et que Tilly

avait été nourrie et élevée à l’hospice. L’on sait que les

enfants trouvés ne sont pas des enfants gâtés.

Si vous aviez vu la petite mistress Peerybingle

revenir avec son mari, faisant de grands efforts pour

soutenir les corbeilles, efforts parfaitement inutiles, car

son mari la portait à lui tout seul, vous vous seriez bien

amusé, et il s’amusait bien aussi. Je ne sais si le Grillon

n’y trouvait pas également du plaisir, car il se mit à

chanter de plus belle.

– Ah ! ah ! dit John, en s’avançant lentement ; il est

plus gai que jamais ce soir.

– C’est un heureux présage, John ; cela a toujours

été. Il n’y a rien de plus fait pour porter bonheur que

d’avoir un grillon dons le foyer.

John la regarda comme si ses paroles faisaient naître

dans sa tête la pensée que c’était elle qui était son

grillon qui porte bonheur, et tout en convenant avec elle

de l’heureux présage du Grillon, il n’expliqua pas

davantage sa pensée.

– La première fois que j’ai entendu son chant, dit-

elle, c’est le soir que vous m’amenâtes ici, que vous

vîntes m’installer ici avec vous dans ma nouvelle

maison, dont vous me faisiez la petite maîtresse. Il y a

près d’un an de cela. Vous en souvenez-vous, John ?

Oh oui, John s’en souvenait bien, je pense.

– Le chant du Grillon me souhaita la bienvenue. Il

semblait si plein de promesses et d’encouragements. Il

semblait me dire que vous seriez bon et gentil avec

moi ; que vous ne vous attendiez pas – je le craignais,

John – à trouver une tête de femme âgée sur les épaules

de votre jeune épouse si légère.

John lui appuya la main sur l’épaule et sur la tête,

comme s’il voulait lui dire : Non, non ! je ne me suis

pas attendu à cela ; j’ai été parfaitement content de ce

que j’ai trouvé. Et il avait vraiment raison. Tout allait

pour le mieux.

– Et tout ce que semblait chanter le Grillon s’est

vérifié ; car vous avez été toujours pour moi le meilleur,

le plus affectueux des maris. Notre maison a été

heureuse, John ; et c’est ce qui me fait aimer le Grillon.

– Et moi aussi ! moi aussi, Dot !

– Je l’aime pour son chant qui fait naître en moi ces

douces pensées. Quelquefois, à l’heure du crépuscule,

lorsque je me sentais solitaire et triste, John, – avant

que le baby fût ici, pour me tenir compagnie et pour

égayer la maison ; – lorsque je pensais combien vous

seriez seul si je venais à mourir, son cri, cri, cri,

semblait me rappeler une autre voix douce et chère qui

faisait à l’instant évanouir mon rêve. Et lorsque j’avais

peur, – j’avais peur autrefois, John, j’étais si jeune, –

j’avais peur que notre mariage ne fût pas heureux. Moi,

j’étais presque une enfant, et vous, vous ressembliez

plus à mon tuteur qu’à mon mari. Je craignais que,

malgré vos efforts, vous ne pussiez pas apprendre à

m’aimer, quoique vous en eussiez l’espoir et que ce fût

l’objet de vos prières. Le chant du Grillon me rendait

courage, en me remplissant de confiance. Je pensais à

tout cela ce soir, cher, pendant que j’étais assise à vous

attendre, et j’aime le Grillon pour tout ce que je viens

de vous dire.

– Et moi aussi, répondit John. Mais, Dot, que

voulez-vous dire ? que j’espérais apprendre vous aimer

et que je le demandais à Dieu dans mes prières ? J’ai

appris cela bien avant de vous amener ici, pour être la

petite maîtresse du Grillon, Dot.

Elle appuya un instant la main sur son bras, et le

regarda avec un visage ému, comme si elle avait voulu

lui dire quelque chose. Le moment d’après, elle se mit à

genoux devant la corbeille, triant les paquets d’un air

affairé, en murmurant à demi voix.

– Il n’y en a pas beaucoup ce soir, John, mais j’ai vu

tout à l’heure quelques marchandises derrière la

charrette ; et quoiqu’elles donnent plus de peine, elles

rapportent assez. Nous n’avons pas raison de nous

plaindre, n’est-ce pas ? D’ailleurs vous avez dû livrer

des paquets le long de la route, je pense ?

– Oh oui, dit John ; beaucoup.

– Mais qu’est-ce que c’est que cette boîte ronde ?

John, mon cœur, c’est un gâteau de mariage.

– Il n’y a qu’une femme pour trouver cela, dit John

avec admiration. Jamais un homme ne l’aurait deviné.

Je parie que si l’on mettait un gâteau de mariage dans

une boîte à thé, dans un baril de saumon, ou dans quoi

que ce soit, une femme le dénicherait tout de suite. Oui,

je l’ai pris chez le pâtissier.

– Comme il pèse ! il pèse un quintal ! s’écria Dot, en

essayant de le soulever. De qui est-il ? À qui l’envoie-t-

on ?

– Lisez l’adresse de l’autre côté, dit John.

– Comment, John ! Bonté de Dieu !

– Y auriez-vous pensé ? répondit John.

– Vous ne m’en aviez rien dit, continua Dot en

s’asseyant sur le plancher et en secouant la tête, tandis

qu’elle le regardait. C’est pour Gruff et Tackleton le

fabricant de joujoux.

John fit signe qu’oui.

Mistress Peerybingle secoua aussitôt la tête au

moins cinquante fois ; non pas pour exprimer sa

satisfaction, mais bien un muet étonnement ; elle fit une

moue – il lui fallut faire effort, car ses lèvres n’étaient

pas faites pour la moue, j’en suis sûr – et elle regardait

son mari d’un air distrait. Pendant ce temps, miss

Slowbody, qui avait l’habitude de répéter

machinalement des fragments de conversation pour

amuser le baby, qui estropiait les noms en les mettant

tous au pluriel, disait à l’enfant : Ce sont les Gruffs et

les Tackletons, les fabricants de joujoux ; on achète

chez les pâtissiers des gâteaux de mariage pour eux, et

les mamans devinent tout ce qu’il y a dans les boîtes

que les papas apportent. Et ainsi de suite.

– Et cela se fera vraiment ! dit Dot. Elle et moi nous

allions ensemble à l’école, quand nous étions de petites

filles.

John aurait pu penser à elle, puisqu’elle allait à

l’école en même temps que sa femme, John regarda Dot

avec plaisir, mais il ne répondit pas.

– Mais lui en bois vieux ! Il est bien peu fait pour

elle ! De combien d’années est-il plus âgé que vous

Gruff Tackleton, John ?

– Demandez-moi plutôt combien de tasses de thé je

boirai ce soir de plus qu’il n’en boirait en quatre

soirées, répondit John d’un ton de bonne humeur, en

approchant une chaise de la table ronde, et en

commençant à manger le jambon. – Quant à manger, je

mange peu, mais ce peu me profite, Dot.

Il disait cela et il le pensait toutes les fois qu’il

mangeait, mais c’était une de ses illusions, car son

appétit le trompait toujours. Ces paroles n’éveillèrent

cette fois aucun sourire sur le visage de sa femme, qui

resta au milieu des paquets, après avoir poussé du pied

la boîte au gâteau, qu’elle ne regardait plus, elle ne

pensait pas même au soulier mignon dont elle était fière

quoique ses yeux fussent fixés dessus. Absorbée dans

ses réflexions, oubliant le thé et John – quoiqu’il

l’appelât et frappât la table de son couteau pour attirer

son attention, – elle ne sortit de sa rêverie que lorsqu’il

se leva et vint lui toucher le bras. Elle le regarda, et

courut se mettre à la table à thé, en riant de sa

négligence. Mais son rire n’était plus le même

qu’auparavant ; la forme et le son étaient changés.

Le Grillon aussi avait cessé de chanter. La cuisine

n’était plus si gaie, elle ne l’était plus du tout.

– Ainsi, voilà tous les paquets, n’est-ce pas, John ?

dit-elle en rompant un long silence, pendant lequel

l’honnête voiturier s’était dévoué à prouver qu’il avait

goût à ce qu’il mangeait, s’il ne parvenait pas à prouver

qu’il mangeait peu. – Voilà tous les paquets, n’est-ce

pas John ?

– C’est là tout. Mais... non... Je..., dit-il en posant

son couteau et la fourchette, et respirant longuement.

J’avoue que j’ai entièrement oublié le vieux monsieur.

– Le vieux monsieur ?

– Dans la voiture, dit John. Il dormait dans la paille

quand je l’ai laissé. Je me suis presque souvenu de lui

deux fois depuis que je suis arrivé, mais cela m’a passé

deux fois de la tête. Holà ! hé ! ici ! levez-vous ! C’est

bien, mon ami !

John dit ces dernières paroles en dehors de la

maison, dans la cour où il avait couru, une chandelle à

la main.

Miss Slowbody, sentant qu’il y avait quelque chose

de mystérieux dans ce vieux monsieur, et réunissant

dans son imagination confuse certaines idées de nature

religieuse avec le sens de cette phrase, se troubla

tellement, que, se levant précipitamment de sa chaise

basse auprès du feu pour se mettre sous la protection de

sa maîtresse, elle se croisa avec un étranger âgé et le

heurta avec le seul objet qu’elle avait dans les mains. Il

arriva que cet objet était l’enfant, il s’en suivit un choc

et un grand effroi, que la sagacité de Boxer vint

accroître ; car ce brave chien, plus attentif que son

maître, semblait avoir surveillé l’étranger pendant son

sommeil de peur qu’il ne s’en allât en emportant

quelques jeunes plans de peupliers qui étaient liés

derrière la voiture ; et il l’avait si peu perdu de vue qu’il

le suivait, le nez sur ses talons, cherchant à mordre ses

boutons de guêtres.

– Vous êtes sans conteste un bon dormeur,

monsieur, dit John, lorsque la tranquillité fut rétablie.

En même temps, le vieillard s’était arrêté, et restait

immobile et la tête découverte, au centre de

l’appartement. Il avait de longs cheveux blancs, une

physionomie ouverte, des traits frais pour un homme

âgé et des yeux noirs, brillants et perçants. Il regarda

autour de lui avec un sourire, et salua la femme du

voiturier en inclinant gravement la tête.

Son costume rappelait une mode déjà bien

ancienne ; il était en drap brun. Il avait à la main un

gros bâton de voyage ; il donna un coup sur le plancher,

et le bâton s’ouvrant devint une chaise, sur laquelle il

s’assit avec beaucoup de calme.

– Voilà, dit le voiturier en se tournant vers sa

femme, voilà comment je l’ai trouvé assis au bord de la

route, raide comme une pierre millaire et presque aussi

muet.

– Assis en plein air, John !

– En plein air, répondit le voiturier, et à la tombée

de la nuit. Port payé, m’a-t-il dit en me donnant dix-huit

pence ; et il est monté dans la voiture, et le voilà.

– Il va s’en aller, je pense, John.

– Pas du tout ; il allait parler.

– Avec votre permission, je devais être laissé au

bureau jusqu’à ce qu’on me réclamât, dit l’étranger

avec douceur. Ne faites pas attention à moi.

En parlant ainsi, il prit une paire de lunettes dans

une de ses grandes poches, un livre dans une autre, et se

mit à lire tranquillement, sans faire plus d’attention à

Boxer que si c’eût été un agneau familier.

Le voiturier et sa femme échangèrent un regard

d’inquiétude. L’étranger leva la tête, et après avoir jeté

les yeux de l’un à l’autre, il dit :

– C’est votre fille, mon ami ?

– C’est ma femme, répondit John.

– Votre nièce ?

– Ma femme, reprit John.

– Vraiment ! observa l’étranger ; elle est bien

jeune !

Et il reprit tranquillement sa lecture ; mais avant

d’avoir pu lire deux lignes, il l’interrompit de nouveau

pour dire :

– Cet enfant est à vous ?

John lui fit un signe de tête gigantesque : réponse

équivalente par son énergie à celle qu’aurait faite une

trompette parlante.

– C’est une fille ?

– Un ga-a-arçon, cria John.

– Il est aussi bien jeune, n’est-ce pas ?

Mistress Peerybingle se hâta de répondre : – Deux

mois et trois jours ! Il a été vacciné il y a six semaines.

La vaccine a bien pris. Le docteur l’a trouvé un très bel

enfant. Il est aussi gros que la plupart des enfants à cinq

mois. Voyez, s’il n’est pas étonnant de grosseur. Cela

peut vous sembler impossible, mais il se tient déjà sur

ses jambes.

Ici le souffle manqua à la petite mère, qui avait crié

toutes ces sentences à l’oreille du vieillard, au point que

son joli visage en était tout rouge ; elle tenait le baby

devant lui d’un air triomphant, tandis que Tilly

Slowbody tournait autour de l’enfant en gambadant, lui

disant des mots inintelligibles pour le faire rire.

– Écoutez ! on vient le chercher, j’en suis sûr, dit

John. Il y a quelqu’un à la porte. Ouvrez, Tilly.

Avant qu’elle y arrivât, la porte fut ouverte par

quelqu’un qui venait du dehors : c’était une porte

primitive, avec un loquet que chacun pouvait tirer à

volonté, et je vous assure que beaucoup de gens le

tiraient ; car les voisins de toutes conditions aimaient à

causer un instant avec le voiturier, quoiqu’il ne fût pas

grand parleur sur quelque sujet que ce fût. Quand la

porte fut ouverte elle donna entrée à un homme petit,

maigre, pensif, à l’air soucieux, qui semblait s’être

taillé un paletot dans la toile d’emballage d’une vieille

caisse ; car lorsqu’il se retourna pour fermer la porte,

pour empêcher le froid d’entrer, on lut en grosses

capitales sur son dos les lettres G et T, et au-dessous

verres en lettres ordinaires.

– Bonsoir, John ! dit le petit homme. Bonsoir, Mum,

bonsoir, Tilly. Bonsoir, l’inconnu. Comment va le baby,

Mum ? Boxer va bien aussi, j’espère ?

– Tout va à merveille, Caleb. Vous n’avez qu’à voir

l’enfant, d’abord, pour être sûr qu’il va bien.

– Je n’ai besoin aussi que de vous voir pour être sûr

que vous allez bien, dit Caleb.

Cependant il ne la regardait pas, car il avait un

regard pensif et incertain qui s’égarait sur tout autre

objet que celui dont il parlait. On pouvait en dire autant

de sa voix.

– J’en dirai autant de John, de Tilly et de Boxer.

– Vous avez été occupé jusqu’à présent, Caleb ? dit

le voiturier.

– Oui, à peu près, répondit-il avec l’air distrait d’un

homme qui cherche la pierre philosophale. Un peu trop,

peut-être. Les arches de Noé sont très demandées en ce

moment. J’aurais voulu un peu perfectionner les gens

de la famille, mais ce n’est guère possible au prix

auquel il faut les donner. On aimerait à pouvoir

distinguer Sem de Cham, et les hommes des femmes. Il

ne faudrait pas faire les mouches si grosses en

proportion des éléphants. À propos, John, avez-vous

quelque paquet pour moi ?

Le voiturier mit la main dans une des poches du

surtout qu’il venait de quitter, et en tira un petit pot à

fleurs.

– Le voilà, dit-il, avec le plus grand soin. Il n’y a pas

une feuille d’endommagée. Il est plein de boutons.

L’œil terne de Caleb se ranima en le prenant, et il

remercia John.

– C’est cher, Caleb, dit le voiturier. C’est très cher

dans cette saison.

– N’importe, dit Caleb ; quoi qu’il coûte, ce sera

bon marché pour moi. Il n’y a pas autre chose ?

– Une petite caisse, répondit le voiturier. La voici.

– Pour Caleb Plummer, lut le petit homme en

épelant l’adresse. With Cash. Avec de l’argent ? Je ne

crois pas que ce soit pour moi.

– With Care, avec soin lut John, par-dessus l’épaule

de Caleb. Où lisez-vous Cash ?

– C’est juste ! c’est juste ! Ah ! si mon cher enfant

qui était en Amérique vivait, il aurait pu y avoir de

l’argent. Vous l’aimiez comme votre fils, John, n’est-ce

pas ! Vous n’avez pas besoin de le dire ; je le sais

parfaitement, Caleb Plummer. With Care. Oui, oui, tout

va bien. C’est une caisse d’yeux de poupées pour les

ouvrages de ma fille. Plut à Dieu que ce fût de vrais

yeux qui lui rendissent la vue !

– Je voudrais bien, moi aussi, que cela pût être, dit

le voiturier.

– Merci, dit le petit homme. Vous dites cela de bon

cœur. Penser qu’elle ne verra jamais ces poupées dont

elle est entourée tout le jour ! Voilà qui est poignant.

Combien vous dois-je, John ?

– Vous vous moquez, ce n’est pas la peine ; je me

fâcherai, si vous me le demandez encore.

– Je reconnais bien là votre bon cœur. Voyons, je

crois que c’est tout.

– Je ne crois pas, dit le voiturier. Cherchons encore.

– Quelque chose pour notre marchand, sans doute,

dit Caleb. C’est pour cela que je suis venu, mais ma tête

est si occupée d’arches et d’autres choses ! N’est-il pas

venu ?

– Non, répondit le voiturier. Il est trop occupé, il va

se marier.

– Cependant il viendra, dit Caleb ; car il m’a dit de

suivre la route qui mène chez moi ; il y aurait dix contre

un à parier qu’il me rencontrerait. Je ferais donc bien de

m’en aller. Auriez vous la bonté, madame, de me laisser

pincer la queue de Boxer un instant ?

– Pourquoi donc, Caleb ? belle demande !

– N’y faites pas attention, dit le petit homme ; il est

possible que cela ne lui plaise pas ; mais j’ai reçu une

petite commande de chiens jappants, et je voudrais

essayer d’imiter la nature de mon mieux pour six pence.

Voilà tout.

Heureusement, Boxer se mit à aboyer sans attendre

le stimulant. Mais il annonçait l’approche d’un nouveau

visiteur, Caleb renvoya son expérience à un meilleur

moment, mit la boîte ronde sur son épaule et se hâta de

prendre congé. Il aurait pu s’en épargner la peine, car il

rencontra le visiteur sur le pas de la porte.

– Oh ! Vous êtes ici, vous ? Attendez un moment, je

vous emmènerai chez moi. John Peerybingle, je vous

présente mes devoirs. Je les présente à votre charmante

femme. Elle embellit de jour en jour, et elle rajeunit, ce

qui n’est pas le plus beau de l’histoire.

– Je serais surprise de votre compliment,

M. Tackleton, dit Dot avec assez peu de bonne grâce, si

je ne savais pas quelle en est la cause.

– Vous la savez donc ?

– Je le crois, du moins, dit Dot.

– Ce n’a pas été sans peine, je suppose.

– C’est vrai.

Tackleton, le marchand de joujoux, connu sous le

nom de Gruff et Tackleton, son ancienne maison de

commerce quand il avait pour associé Gruff, Gruff le

rébarbatif, Tackleton était un homme dont la vocation

avait été tout à fait incomprise de ses parents et de ses

tuteurs. S’ils en avaient fait un prêteur d’argent, un

procureur, un recors, il aurait jeté dans sa jeunesse sa

gourme de mauvais sentiments, et après avoir fait

beaucoup d’affaires louches, il aurait pu devenir

aimable, ne fût-ce que par amour de la nouveauté et du

changement. Mais rivé à la profession de fabricant de

joujoux, il était devenu un ogre domestique, qui avait

passé toute sa vie à s’occuper des enfants, et était leur

implacable ennemi. Il méprisait tous les joujoux ; il

n’en aurait pas acheté pour tout au monde. Dans sa

malice, il se plaisait à donner l’expression la plus

grimaçante aux fermiers qui conduisaient les cochons

au marché, au crieur public qui recherchait les

consciences de procureurs perdues, aux vieilles femmes

qui raccommodaient des bas ou qui découpaient un

pâté, et autres personnages qui composaient son fond de

boutique ; son esprit jouissait, quand il faisait des

vampires, des diables à ressorts enfoncés dans une

boîte, destinés à faire peur aux enfants. C’était son seul

plaisir, et il se montrait grand dans ces inventions.

C’était un délice pour lui que d’inventer un

croquemitaine ou un sorcier. Il avait mangé de l’argent

pour faire fabriquer des verres de lanterne magique où

le démon était représenté sous la forme d’un homard à

figure humaine. Il en avait aussi perdu à faire faire des

géants hideux. Il n’était pas peintre, mais avec un

morceau de craie il indiquait à ses artistes par un simple

trait, le moyen d’enlaidir la physionomie de ces

monstres, qui étaient capables de troubler l’imagination

des enfants de dix à douze ans pendant toutes leurs

vacances.

Ce qu’il était pour les joujoux, il l’était, comme la

plupart des hommes, pour toutes les autres choses.

Vous pouvez donc supposer aisément que la grande

capote verte qui descendait jusqu’au mollet, et qui était

boutonnée jusqu’au menton, enveloppait un compagnon

fort peu agréable.

Et pourtant, Tackleton le marchand de joujoux allait

se marier ; oui il allait se marier en dépit de tout cela, et

il allait épouser une femme jeune et jolie.

Il n’avait pas du tout la mine d’un fiancé, dans la

cuisine du voiturier, avec sa figure sèche, sa taille

ficelée dans sa redingote, son chapeau rabattu sur le

nez, ses mains fourrées au fond de ses poches, son œil

ricaneur où semblait s’être concentrée toute la noirceur

de nombre de corbeaux. Pourtant il allait se marier.

– Dans trois jours, jeudi prochain, le dernier jour du

premier mois de l’année, ce sera mon jour de noce, dit

Tackleton.

Ai-je dit qu’il avait toujours un œil grand ouvert, et

l’autre presque fermé, et que l’œil presque fermé était le

plus expressif ? Je ne crois pas l’avoir dit.

– C’est mon jour de noce, dit Tackleton en faisant

sonner son argent.

– C’est aussi le nôtre, s’écria le voiturier.

– Ha ! ha ! vraiment, dit Tackleton en riant. Vous

faites précisément un couple pareil à nous.

L’indignation de Dot à cette assertion

présomptueuse ne peut se décrire. Cet homme était fou.

– Écoutez, dit Tackleton en poussant le voiturier du

coude et le tirant un peu à l’écart, vous serez de la

noce ; nous sommes embarqués dans le même bateau.

– Comment, dans le même bateau ! dit le voiturier.

– À peu de chose près, vous savez, dit Tackleton.

Venez passer une soirée avec nous auparavant.

– Pourquoi ? dit le voiturier étonné d’une hospitalité

si pressante.

– Pourquoi ? reprit l’autre, voilà une nouvelle

manière de recevoir une invitation ! Pourquoi ? pour se

récréer, pour être en société, vous savez, pour s’amuser.

– Je croyais que vous n’étiez pas toujours sociable,

dit le voiturier avec sa franchise.

– Allons, dit Tackleton, je vois qu’il ne sert de rien

d’être franc avec vous ; c’est parce que votre femme et

vous avez l’air d’être parfaitement bien ensemble. Vous

comprenez...

– Non, je ne comprends pas, interrompit John, que

voulez-vous dire ?

– Eh bien ! dit Tackleton, comme vous avez l’air de

faire très bon ménage, votre société fera un très bon

effet sur mistress Tackleton. Et quoique je ne crois pas

que votre femme me voie de très bon œil, elle ne peut

s’empêcher d’entrer dans mes vues, car rien que son

apparition avec vous fera l’effet que je désire. Dites-

moi donc que vous viendrez.

– Nous nous sommes arrangés pour célébrer

l’anniversaire de notre jour de noce chez nous, nous

nous le sommes promis. Vous savez que le chez soi...

– Qu’est-ce que c’est que le chez soi ? s’écria

Tackleton, quatre murs et un plafond. – Vous avez un

grillon ? Pourquoi ne les tuez-vous pas ? je les tue,

moi ; je déteste ce cri. – Il y a quatre murs et un plafond

chez moi ; venez-y.

– Vous tuez vos grillons ? dit John.

– Je les écrase, répondit l’autre en frappant le sol du

talon. Vous viendrez, n’est-ce pas ? C’est autant votre

intérêt que le mien que les femmes se persuadent l’une

à l’autre qu’elles sont contentes et qu’elles ne peuvent

pas être mieux. Je les connais. Tout ce qu’une femme

dit, une autre femme est aussitôt déterminée à le croire.

Il y a entre elles un esprit d’émulation tel que, si votre

femme dit : « Je suis la plus heureuse femme du monde,

mon mari est le meilleur des maris, et je suis folle de

lui », ma femme dira la même chose de moi à la vôtre,

et plus encore, elle le croira à moitié.

– Voudriez-vous dire qu’elle ne le pense pas ?

demanda le voiturier.

– Qu’elle ne pense pas quoi ? s’écria Tackleton avec

un rire sardonique.

Le voiturier avait envie d’ajouter : « Qu’elle n’est

pas folle de vous », mais en voyant son œil à demi

fermé, et une physionomie si peu faite pour exciter

l’affection, il dit : – Qu’elle ne le croit pas ?

– Ah ! vous plaisantez, dit Tackleton.

Mais le voiturier dont l’esprit était trop lent pour

comprendre la signification de ses paroles, regarda

Tackleton d’un air si sérieux, que celui-ci se crut obligé

d’être un peu plus explicite.

– J’ai le goût d’épouser une femme jeune et jolie,

dit-il ; c’est mon goût et j’ai les moyens de le satisfaire.

C’est mon caprice. Mais... regardez.

Tackleton montrant du doigt Dot assise devant le

feu, le menton appuyé sur sa main, et regardant la

flamme d’un air pensif. Les regards du voiturier se

portèrent alternativement de sa femme sur Tackleton, et

de Tackleton sur sa femme.

– Elle vous respecte et vous obéit, sans doute, dit

Tackleton ; eh ! bien, comme je ne suis pas un homme à

grands sentiments, cela me suffit. Mais croyez-vous

qu’il n’y ait rien de plus en elle ?

– Je crois, répondit le voiturier, que si un homme me

disait qu’il n’y a rien de plus, je le jetterais par la

fenêtre.

– C’est bien cela, dit l’autre avec sa promptitude

ordinaire. J’en suis sûr. Je ne doute pas que vous le

feriez. J’en suis certain. Bonsoir. Je vous souhaite de

bons rêves.

Le brave voiturier était abasourdi, et ces paroles

l’avaient mis mal à l’aise, malgré lui. Il ne put

s’empêcher de le montrer à sa manière.

– Bonsoir, mon cher ami, dit Tackleton d’un air de

compassion. Je m’en vais. Je vois qu’en réalité nous

sommes logés tous deux à la même enseigne. Ne

viendrez-vous pas demain soir ? Bon ! Demain vous

sortirez pour faire des visites. Je sais où vous irez, et j’y

mènerai celle qui doit être ma femme. Cela lui fera du

bien. Vous y consentez ? Merci. Qu’est-ce ?

C’était un grand cri poussé par la femme du

voiturier, un cri aigu, perçant, qui fit retentir la cuisine.

Elle s’était levée de sa chaise, et elle était debout en

proie à la terreur et à la surprise.

– Dot ! cria le voiturier. Mary ! Darling ! Qu’est-ce

qui est arrivé ?

Ils furent tous là dans un instant. Caleb, qui s’était

appuyé sur la caisse de gâteau, n’avait repris

qu’imparfaitement sa lucidité d’esprit en s’éveillant en

sursaut, et saisit miss Slowbody par les cheveux ; mais

il lui en demanda pardon aussitôt.

– Mary ! s’écria le voiturier en soutenant sa femme

dans ses bras ; vous trouvez-vous mal ? Qu’avez-vous ?

dites-le moi, ma chère.

Elle ne répondit qu’en frappant ses mains l’une

contre l’autre, et en partant d’un éclat de rire. Puis, se

laissant glisser à terre, elle se couvrit le visage de son

tablier, et se mit à pleurer à chaudes larmes. Ensuite,

elle éclata encore de rire, après cela elle poussa des

cris ; enfin elle dit qu’elle se sentait froide, et elle se

laissa ramener auprès du feu. Le vieillard était debout,

comme auparavant tout à fait calme.

– Je suis mieux, John, dit-elle ; je suis parfaitement

remise ; je...

Mais John était du côté opposé, et elle avait le

visage tourné vers l’étrange vieillard, comme si elle

s’adressait à lui. Sa tête se dérangeait-elle ?

– Ce n’est qu’une imagination, mon cher John...

quelque chose qui m’a passé tout à coup devant les

yeux ; je ne sais ce que c’était. Cela est passé, tout à fait

passé.

– Je suis charmé que ce soit passé, dit Tackleton, en

jetant un regard expressif autour de la cuisine. Mais

qu’est-ce que ce pouvait être ? Caleb, quel est cet

homme à cheveux gris ?

– Je ne le connais pas, monsieur, répondit Caleb tout

bas. Je ne l’ai jamais vu de ma vie. Une bonne figure

pour un casse-noisette ; tout à fait un nouveau modèle.

En lui faisant une mâchoire inférieure qui pendrait

jusque sur son gilet, il serait très original.

– Il n’est pas assez laid, dit Tackleton.

– Ou bien pour un serre-allumettes, continua Caleb

absorbé dans ses réflexions. Quel modèle ! On lui

ouvrirait la tête pour lui mettre des allumettes, et on lui

tournerait les talons en l’air pour les y frotter. Cela

ferait très bien sur une cheminée de bonne maison.

– Ce n’est pas assez laid, dit M. Tackleton. Allons

Caleb, venez avec moi et portez-moi cette boîte.

J’espère que vous allez bien maintenant, mistress

Peerybingle ?

– Oh ! tout est passé, répondit la petite femme, en

faisant un geste comme pour le repousser. Bonsoir.

– Bonsoir, madame ; bonsoir, John Peerybingle.

Caleb, prenez garde à la boîte. Je vous tuerais, si vous

la laissiez tomber. Que la nuit est noire ! et comme le

temps est devenu encore plus mauvais ! Bonsoir.

Et il partit, après avoir jeté un dernier regard tout

autour de la cuisine. Caleb le suivit, en portant le gâteau

de mariage sur sa tête.

Le voiturier avait été tellement mis hors de lui par le

cri de sa femme, et dans son inquiétude il avait été

tellement absorbé par les soins qu’il lui donnait, qu’il

avait presque oublié l’étranger, qui se trouvait

maintenant la seule personne qui ne fut pas de la

maison.

John dit à Dot : – Vous voyez que ni M. Tackleton,

ni Caleb ne l’ont réclamé. Il faut que je lui fasse savoir

qu’il est temps de s’en aller.

Au même instant, l’étranger s’avançant vers lui, lui

dit : – Pardon, mon ami, je crains que votre femme n’ait

été indisposée. Je regrette de vous donner de

l’embarras, mais ne voyant pas arriver le serviteur que

mon infirmité me rend indispensable, je redoute

quelque méprise. Le temps, qui m’a rendu si utile l’abri

de votre voiture, continue à être mauvais. Seriez-vous

assez bon pour me faire dresser un lit ici ?

La pantomime de l’étranger, qui avait montré ses

oreilles en parlant de son infirmité, avait donné plus de

force à ses paroles.

– Oui, certainement, répondit Dot avec

empressement.

– Oh ! dit le voiturier surpris de la promptitude avec

laquelle ce consentement avait été donné. Bien ! je n’ai

rien à objecter ; mais cependant je ne suis pas sûr que...

– Chut, mon cher John, interrompit-elle.

– Bah ! il est sourd comme une pierre, reprit John.

– Je le sais, mais... Oui, monsieur. Oui,

certainement. Je vais lui dresser un lit tout de suite.

John.

Comme elle courait pour exécuter cette promesse, le

trouble de son esprit et l’agitation de ses manières

étaient si étranges, que le voiturier la regarda tout ébahi.

– Les mamans vont donc faire les lits ! dit miss

Slowbody au baby avec ses pluriels absurdes ; ses

cheveux tomberont tout ébouriffés quand elles ôteront

les bonnets, et les bonnes amies assises auprès du feu

auront peur.

Avec cette attention à des bagatelles qu’accompagne

souvent l’inquiétude d’esprit, le voiturier tout en se

promenant de long en large, répéta maintes fois

mentalement ces paroles absurdes. Il les répéta si

souvent qu’il les apprit par cœur, et il les récitait

comme une leçon, lorsque Tilly Slowbody, après avoir

frictionné avec la main la tête de l’enfant, lui rattacha

son bonnet.

– Nos chères amies assises au coin du feu ont eu

peur. Qu’est-ce qui a donc pu faire peur à Dot ? je ne

puis me le figurer, murmurait le voiturier en allant et

venant dans la cuisine.

Il se rappelait les insinuations du marchand de

joujoux, et elles remplissaient son cœur d’un malaise

vague et indéfinissable. En vain il cherchait à bannir ce

souvenir, mais M. Tackleton était un esprit vif et rusé,

tandis que le voiturier ne pouvait s’empêcher de

reconnaître qu’il n’était lui-même qu’un homme à

conception lente, pour qui une indication incomplète ou

interrompue était une vraie torture. Ce n’était pas qu’il

voulût rattacher la conduite si extraordinaire de sa

femme à aucune des paroles de M. Tackleton, mais ces

deux choses sans relation apparente entre elles, ne

cessaient pas de se représenter à son esprit d’une

manière inséparable.

Le lit fut bientôt prêt ; et l’étranger, refusant tout

autre rafraîchissement qu’une tasse de thé, se retira.

Alors Dot, tout à fait remise, dit-elle, arrangea pour son

mari la grande chaise au coin de la cheminée, chargea

sa pipe et la lui remit, et s’assit à côté de lui sur son

tabouret placé comme d’habitude sur le foyer.

Elle aimait bien ce tabouret, dit-elle, elle aurait

toujours voulu y être assise sur ce petit tabouret mignon

qu’elle préférait à tout autre siège.

Elle était la femme du monde la plus capable de

charger une pipe. Il y avait du plaisir à la voir introduire

ses jolis doigts dans le fourneau, souffler dans le tuyau

pour le nettoyer, et puis y souffler encore une douzaine

de fois, comme si elle ne savait qu’il n’y avait plus rien

à en faire sortir, le mettre devant son œil comme une

lunette d’approche, et regarder au travers avec

mignardise. Elle déployait un vrai talent à bourrer les

fourneaux de tabac ; et elle mettait de l’art, oui

vraiment, de l’art, lorsque le voiturier avait mis la pipe

à la bouche, à mettre le feu à la pipe avec un papier

allumé, sans jamais brûler le nez de son mari,

quoiqu’elle en approchât de fort près.

Le Grillon et la Bouilloire, se remettant à chanter,

reconnaissaient aussi cet art. Le feu, qui brillait d’un

nouvel éclat le reconnaissait. Le petit faucheur de la

pendule, dont le travail n’attirait l’attention de

personne, le reconnaissait. Et celui qui le reconnaissait

le mieux c’était le voiturier, dont le visage

s’épanouissait au milieu du tourbillon de fumée.

Pendant qu’il fumait sa vieille pipe d’un air calme et

pensif, pendant que la pendule tintait, que le feu brillait,

et que le Grillon chantait, ce génie du foyer et de la

maison – car tel était le Grillon – sortit sous une forme

de fée, et évoqua autour de lui des images nombreuses,

des souvenirs domestiques. Des Dots de tous les âges

remplirent la chambre. Des Dots qui n’étaient que des

enfants, courant devant lui, cueillant des fleurs dans les

prés, des Dots timides, fuyant à demi et cédant à demi,

à son image un peu lourde ; des Dots mariées faisant

leur entrée dans la maison et prenant possession des

clés d’un air de triomphe ; des Dots récemment mères,

suivies de Slowbody imaginaires portant des enfants au

baptême ; des Dots plus âgées, mais toujours

charmantes regardant danser des jeunes Dots leurs filles

dans un bal rustique, des Dots ayant pris de

l’embonpoint et entourées de leurs petits enfants ; des

Dots décrépites, marchant en chancelant, appuyées sur

des bâtons. De vieux voituriers lui apparurent aussi

avec de vieux chiens Boxers couchés à leurs pieds ; de

nouvelles voitures conduites par de nouveaux voituriers

– les frères Peerybingle, lisait-on sur les plaques ; – de

vieux voituriers malades, soignés par les plus gentilles

mains, et enfin des tombes de vieux voituriers dans la

verdure du cimetière. Et comme le Grillon lui montrait

toutes ces choses – il les voyait distinctement, quoiqu’il

eût les yeux fixés sur le feu, – le cœur du voiturier se

dilatait de joie et il remerciait de tout son pouvoir les

dieux de la maison, et ne pensait pas plus que vous à

Gruff et Tackleton.

Mais quelle est cette figure de jeune homme que le

Grillon-fée lui montrait si près du tabouret de Dot ?

Pourquoi se tenait-il là, tout seul, le bras sur le manteau

de la cheminée, répétant toujours : « Mariée et pas avec

moi ! »

Oh Dot ! il n’y a plus de place pour cette vision dans

toutes celles de votre mari ; pourquoi cette ombre est-

elle tombée sur mon cœur !

II



Second cri



Caleb Plummer et sa fille aveugle habitaient seuls

ensemble, comme disent les livres de contes. – Je bénis

ces livres, et j’espère que vous les bénirez comme moi

de ce qu’ils racontent quelque chose de ce monde

prosaïque. Caleb Plummer et sa fille aveugle habitaient

seuls ensemble, dans une petite baraque en bois,

appuyée contre la maison de Gruff et Tackleton, qui

faisait l’effet d’une verrue sur un nez. La maison de

Gruff et Tackleton était celle qui faisait le plus de figure

dans toute la rue, tandis que vous auriez démoli en deux

coups de marteau toute la baraque de Caleb, et vous en

auriez emporté tous les débris sur une seule voiture.

Si quelqu’un avait arrêté ses yeux pour honorer d’un

regard la place de la masure de Caleb Plummer, ce

n’aurait été sans doute, que pour en approuver la

démolition pour cause d’embellissement de la rue ; car

elle faisait sur la maison de Gruff et Tackleton l’effet

d’une excroissance, telle qu’une verrue sur un nez, un

coquillage sur la carène d’un navire, un clou sur une

porte, un champignon sur la tige d’un arbre. Mais

c’était de ce germe qu’était sorti le tronc superbe de

Gruff et Tackleton. Sous ce toit crevassé, l’avant-

dernier Gruff avait commencé, sur une petite échelle, la

fabrique de joujoux pour des garçons et des filles,

maintenant devenus vieux, qui en avaient joué, qui les

avaient brisés et qui avaient été dormir.

J’ai dit que Caleb et sa pauvre fille aveugle

habitaient là, mais j’aurais dû dire que Caleb habitait là

et que sa fille habitait ailleurs ; elle habitait une

demeure enchantée par le talent de Caleb, où la

pauvreté, le dénuement, et les soucis ne pénétraient

jamais. Caleb n’était pas sorcier, mais il possédait là

son art magique réservé aux hommes : la magie du

dévouement, et l’amour sans bornes. La nature avait été

sa seule maîtresse, et lui avait enseigné à produire tous

ses enchantements.

La fille aveugle n’avait jamais su que le plafond

était sale, les murs décrépits et lézardés, et laissant à

l’air des passages de plus en plus nombreux ; que les

solives vermoulues étaient prêtes à s’effondrer ; que la

rouille mangeait le fer, la pourriture le bois, et la

moisissure le papier ; enfin que le délabrement de la

masure s’aggravait chaque jour. Elle ne sut jamais que

la table à manger ne portait qu’une vaisselle ébréchée,

que le découragement et les chagrins attristaient la

maison, et que les cheveux de son père blanchissaient à

vue d’œil. Elle ne sut jamais qu’ils avaient un maître

froid, exigeant et intéressé ; elle ne sut jamais en un mot

que Tackleton était Tackleton, mais elle vivait dans la

croyance que dans son humour excentrique il aimait à

plaisanter avec eux, et, qu’étant leur ange gardien, il

dédaignait de leur dire une parole de remerciement.

Tout cela était l’œuvre de Caleb, l’œuvre de son

brave homme de père ! Mais il avait aussi un Grillon

dans son foyer ; et pendant qu’il écoutait avec tristesse

sa musique, au temps que sa pauvre aveugle sans mère

était jeune, cet esprit lui inspira la pensée que cette

funeste privation de la vue pourrait être changée en

bonheur, et que sa fille pourrait être rendue heureuse

par ces petits moyens. Car tous les êtres de la tribu des

grillons sont de puissants esprits, quoique ceux qui

conversent avec eux ne le sachent pas le plus souvent,

et il n’y a pas, dans le monde invisible, de voix plus

aimables et plus vraies, sur lesquelles on puisse mieux

compter, et qui donnent des conseils plus affectueux,

que les voix du foyer et du coin du feu, quand elles

s’adressent à l’espèce humaine.

Caleb et sa fille étaient ensemble à l’ouvrage dans

leur chambre d’habitude, qui leur servait à tous les

usages de la vie, et c’était une étrange pièce. Il y avait

là des maisons à divers degrés de construction pour des

poupées de toutes les conditions ; des maisons modestes

pour les poupées de fortune médiocre, des maisons avec

une chambre et une cuisine seulement pour les poupées

de basse classe, des maisons somptueuses pour les

poupées du grand monde. Plusieurs de ces maisons

étaient meublées d’une manière analogue à leur

destination ; d’autres pouvaient l’être sur un simple avis

et il ne fallait pas aller loin pour trouver des meubles.

Les personnages de tout rang à qui ces maisons étaient

destinées étaient là couchés dans des corbeilles, les

yeux fixés au plafond. Ils n’y étaient pas pêle-mêle,

mais réunis d’après leur rang, et les distinctions sociales

y étaient encore plus marquées que dans le monde réel,

où elles se trouvent beaucoup plus dans le vêtement que

dans le corps, et souvent un corps qui serait fait pour

une classe élevée n’est couvert que d’un vêtement

appartenant à la classe la plus humble. Ici la noblesse

avait des bras et des jambes de cire, la bourgeoisie

n’avait les membres qu’en peau, et le peuple qu’en

bois.

Outre les poupées, il y avait bien d’autres

échantillons du talent de Caleb Plummer ; dans sa

chambre, il y avait des arches de Noé, où les animaux

étaient entassés de manière à tenir le moins de place

possible, et à supporter des secousses sans se casser. La

plupart de ses arches de Noé avaient un marteau sur la

porte, appendice peu naturel, mais qui ajoutait un

ornement gracieux à l’édifice. On y voyait des

vingtaines de petites voitures, dont les roues, quand

elles tournaient, faisaient entendre une musique

plaintive. On y voyait de petits violons, de petits

tambours et autres instruments de torture pour les

oreilles des grandes personnes, tout un arsenal de

canons, de fusils, de sabres et de lances. On y voyait de

petits saltimbanques en culottes rouges, franchissant

des obstacles en ficelle rouge, et descendant de l’autre

côté, la tête en bas et les pieds en l’air. On y voyait des

vieux à barbes grises, sautant comme des fous par

dessus des barrières horizontales, placées exprès au

travers de la porte de leurs maisons. On y voyait des

animaux de toute espèce et des chevaux de toutes les

races, depuis le grison juché sur quatre chevilles

plantées dans son corps en guise de jambes, jusqu’au

magnifique cheval de course prêt à gagner le prix du roi

au grand Derby. Il aurait été difficile de compter les

nombreuses douzaines de figures grotesques qui étaient

toujours prêtes à commettre toute espèce d’absurdités à

la première impulsion d’une manivelle, de sorte qu’il

n’aurait pas été aisé de citer une folle, un vice, une

faiblesse, qui n’eût pas son type exact ou approchant

dans la chambre de Caleb Plummer. Et ce n’était pas

sous une forme exagérée, car il ne faut pas de fortes

manivelles pour pousser les hommes et les femmes à

faire des actes aussi étranges que jamais jouet d’enfant

a pu en exécuter.

Au milieu de tous ces objets, Caleb et sa fille étaient

assis et travaillaient. La jeune aveugle habillait une

poupée, et Caleb peignait et vernissait la façade d’une

charmante petite maison.

L’air soucieux imprimé sur les traits de Caleb, sa

physionomie rêveuse et absorbée qui aurait convenu à

un alchimiste ou à un savant profond, faisaient au

premier abord un contraste frappant avec la trivialité de

son occupation. Mais les choses triviales, que l’on fait

pour avoir du pain, deviennent au fond des choses

sérieuses ; et je ne saurais dire, Caleb eût-il été lord

chambellan, ou membre du parlement, ou avocat, ou

grand spéculateur, s’il aurait passé son temps à faire des

choses moins bizarres, tandis que je doute fort qu’elles

eussent été moins innocentes.

– Vous avez donc été à la pluie hier soir, père, avec

votre belle redingote neuve ? lui dit sa fille.

– Avec ma belle redingote neuve ? répondit Caleb,

en jetant sur la corde où séchait suspendue la vieille

souquenille de toile d’emballage que nous avons

décrite.

– Que je suis heureuse que vous l’ayez achetée,

père.

– Et à un tel tailleur, encore, dit Caleb. Le tailleur le

plus à la mode. Elle est trop belle pour moi.

La jeune aveugle quitta son ouvrage et se mit à rire

avec bonheur.

– Trop belle, père ! Qu’est-ce qui peut être trop beau

pour vous ?

– Je suis presque honteux de la porter, dit Caleb en

voyant l’effet de ses paroles sur le visage épanoui de sa

fille ; lorsque j’entends les enfants et les gens dire

derrière moi : oh ! c’est un élégant ! je ne sais plus de

quel coté regarder. Et ce mendiant qui ne voulait pas

s’en aller hier au soir ; il ne voulait pas me croire quand

je l’assurais que j’étais un homme du commun. Non,

Votre Honneur, m’a-t-il dit, que Votre Honneur ne me

dise pas cela ! J’en ai été tout confus et il me semblait

que je ne devais pas porter un habit aussi beau.

Heureuse aveugle quelle joie elle avait dans son

cœur !

– Je vous vois, père, dit-elle en frappant des mains,

je vous vois aussi distinctement que si j’avais des yeux

que je ne regrette jamais quand vous êtes à mes côtés.

Un drap bleu !

– D’un beau bleu, dit Caleb.

– Oui, oui, d’un bleu éclatant ! s’écria la jeune

aveugle en tournant sa figure radieuse, la couleur que je

me rappelle avoir vue dans la félicité du ciel ! Vous

m’avez dit tout à l’heure que c’était un bel habit bleu...

– Et bien fait pour la taille, dit Caleb.

– Oui, bien fait pour la taille ! s’écria la jeune

aveugle en riant de bon cœur ; je vous vois, mon cher

père, avec vos beaux yeux, votre jeune figure, votre

démarche leste, vos cheveux noirs, votre air jeune et

gracieux.

– Allons, allons, dit Caleb, vous allez me rendre fier,

maintenant.

– Je crois que vous l’êtes déjà, s’écria-t-elle en le

montrant du doigt, je vous connais, mon père ; ah ! ah !

je vous ai deviné !

Quelle différence entre le portrait qu’elle s’en faisait

dans son imagination et le vrai Caleb. Elle avait parlé

de sa marche dégagée ; en cela elle ne s’était pas

trompée. Depuis de nombreuses années déjà, il n’était

jamais entré dans sa maison de son pas naturel et

traînant, mais il l’avait contrefait pour tromper les

oreilles de sa fille, et les jours même où il était le plus

triste et le plus découragé, il n’avait jamais voulu

attrister le cœur de son enfant, et avait toujours passé le

seuil de la porte d’un pas léger.

Dieu le savait ! mais je pense que le regard vague et

l’air égaré de Caleb devaient provenir de cette

confusion qu’il avait faite à dessein de toutes les choses

qui l’entouraient, pour l’amour de sa fille aveugle.

Comment le pauvre homme n’aurait-il pas été un peu

égaré après avoir détruit sa propre identité et celle de

tous les objets qui l’entouraient.

– Allons, tout cela, dit Caleb, en se levant un

moment après s’être remis au travail et en reculant de

deux pas pour mieux se rendre compte de la

perspective, tout cela est aussi exact que six fois deux

liards peuvent faire six sous. C’est dommage que la

maison vous présente une façade de tous les côtés, si au

moins il s’y trouvait un escalier pour pouvoir circuler

dans les divers appartements ; mais voilà que je me fais

encore illusion et que je crois à la réalité de tout cela ;

c’est la mauvais côté de mon métier.

– Vous parlez tout à fait bas, mon père, seriez-vous

fatigué ?

– Fatigué ? s’écria Caleb avec beaucoup

d’animation ; qu’est-ce qui pourrait me fatiguer ?

Berthe ? Je ne fus jamais fatigué. Que voulez-vous

dire ?

Pour donner une plus grande force à ces paroles,

Caleb, bien sans le vouloir, s’était mis à imiter deux

bonshommes qui se trouvaient sur la cheminée, et qui

s’étiraient les bras en bâillant, puis il se mit à fredonner

un fragment de refrain. C’était une chanson bachique

qui fit encore un plus grand contraste avec sa figure

naturellement maigre et triste.

– Comment ! je vous trouve en train de chanter, dit

M. Tackleton en arrivant et montrant sa tête entre la

porte. Cela va bien, chantez ; je ne chante pas, moi !

Personne, certes, ne l’aurait soupçonné de chanter,

et il n’avait pas une figure qui en eût le moins du

monde l’air.

– Je ne pourrais chanter, non, continua

M. Tackleton. Je suis charmé que vous le puissiez,

vous ; j’espère que vous pouvez travailler également.

Vous avez du temps de reste pour travailler et pour

chanter, il paraît.

– Si vous pouviez seulement le voir, Berthe,

murmura Caleb à l’oreille de sa fille, quel homme

joyeux ! vous croiriez qu’il vous parle sérieusement, si

vous ne le connaissiez aussi bien que moi.

La jeune aveugle sourit en remuant la tête en signe

d’assentiment.

– On dit qu’il faut s’appliquer à faire chanter

l’oiseau qui ne chante pas, grommela M. Tackleton.

Mais lorsque le hibou qui ne sait pas et qui ne doit pas

chanter veut chanter, que doit-on faire ?

– Si vous pouviez le voir en ce moment, dit Caleb à

sa fille encore plus doucement, oh ! qu’il est gracieux !

– Vous êtes donc toujours agréable et gai avec nous,

s’écria Berthe en souriant.

– Ah ! vous voilà, vous ? répondit Tackleton. Pauvre

idiote !

Il s’était mis réellement dans la tête qu’elle était

idiote, et se fondait peut-être dans cette opinion sur la

gaieté et l’affection qu’on lui témoignait.

– Bien ! vous êtes là ; comment allez-vous ? lui dit

Tackleton de sa voix brusque.

– Oh ! bien, complètement bien. Je suis si heureuse

quand vous venez me voir. Je vous souhaite autant de

bonheur que vous voudriez que les autres en eussent, si

c’est possible.

– Pauvre idiote, murmura Tackleton, pas un rayon,

pas une lueur de raison !

La jeune aveugle prit sa main et la baisa, elle la

garda un moment entre les siennes et y appuya

tendrement une de ses joues avant de l’abandonner. Il y

avait une telle affection et une si grande reconnaissance

dans cet acte, que Tackleton lui-même fut ému de le

voir, et lui dit plus doucement que d’habitude :

– Quelles affaires avons-nous maintenant ?

– Je l’ai enfermé sous mon oreiller en allant me

coucher hier au soir, dit Berthe, et je me le suis rappelé

en rêvant. Et lorsque le jour est venu, et l’éclatant soleil

rouge, le soleil rouge, père ?

– Rouge le matin comme le soir, Berthe, répliqua le

pauvre Caleb, en levant un triste regard vers celui qui le

faisait travailler.

– Quand il est venu, quand j’ai senti dans la

chambre cette chaleur et cette lumière, il m’a semblé

que j’allais m’y heurter en marchant, alors j’ai tourné

vers lui le petit arbuste en remerciant Dieu qui a fait des

choses aussi précieuses, et en vous remerciant vous qui

me les avez envoyées pour m’être agréable.

– Aussi folle qu’une échappée de Bedlam ! dit

Tackleton entre ses dents. Nous allons être forcés d’en

venir aux menottes et aux camisoles de force. Ce ne

sera pas long.

Caleb, les mains croisées et pendantes, regardait

fixement celle qui venait de parler, et se demandait si

réellement – il doutait de cela ! – Tackleton avait fait

quelque chose pour mériter ces remerciements. Il eût

été très difficile à Caleb de décider en ce moment, fût-il

menacé de mort, s’il devait tomber aux genoux du

marchand de joujoux, ou le chasser de chez lui à grands

coups de pied. Caleb savait bien cependant que c’était

lui qui avait apporté à sa fille le petit rosier, et que

c’était lui qui avait inventé l’innocente déception qui

avait empêché Berthe de se douter de toutes les choses

dont il se privait chaque jour afin de la rendre moins

malheureuse.

– Berthe, dit Tackleton, affectant pour une fois un

peu de cordialité ! venez ici.

– Oh ! je puis aller droit à vous, sans que vous ayez

besoin de me guider, répondit-elle.

– Vous dirai-je un secret, Berthe ?

– Si vous le voulez, répondit-elle avec

empressement.

Comme il s’illumina ce visage obscurci ! comme

cette figure devint joyeuse et attentive !

– C’est bien aujourd’hui que cette petite... comment

est son nom, cette enfant gâtée, la femme de

Peerybingle, vous fait sa visite habituelle, c’est bien ce

soir, n’est-ce pas ? dit Tackleton avec une expression de

répugnance pour la chose dont il parlait.

– Oui, répondit Berthe. C’est bien aujourd’hui.

– Je le savais, dit Tackleton. Je désirerais me joindre

à votre partie.

– Avez-vous entendu cela, père ! s’écria la jeune

aveugle avec transport.

– Oui, oui, je l’ai entendu, murmura Caleb avec le

regard fixe d’un somnambule, mais je ne le crois pas.

C’est un de mes mensonges, sans aucun doute.

– Voyez-vous, je voudrais réunir dans votre société

les Peerybingle avec May Fielding, dit Tackleton. Je

fais des démarches pour me marier avec May.

– Vous marier ! s’écria la jeune aveugle en

tressaillant devant lui.

– Elle est tellement idiote, murmura Tackleton, que

je ne m’attendais pas à ce qu’elle me comprit. Oui,

Berthe, me marier ! l’église, le prêtre, le clerc, le

bedeau, la voiture à glaces, les cloches, le repas, le

gâteau de mariage, les rubans, les os à moelle, les

couteaux, et tout le reste de ces folies. Une noce, vous

savez : une noce, ne savez-vous pas ce que c’est qu’une

noce ?

– Je le sais, répondit doucement la jeune aveugle, je

comprends.

– Vraiment ? murmura Tackleton. C’est plus que ce

que j’attendais. Bien ! c’est pour cette raison que je

veux faire partie de votre réunion, et y amener May

ainsi que sa mère. Je vous enverrai pour ce soir quelque

petite chose, un gigot de mouton ou quelque autre plat

confortable. Vous m’attendrez ?

– Oui, répondit-elle.

Elle avait laissé tomber sa tête et s’était retournée ;

et elle demeurait, les mains croisées, rêveuse.

– Je pense que vous m’avez bien compris, dit

Tackleton en s’adressant à elle ; car vous semblez avoir

oublié ce que je vous ai dit... Caleb !

– Je me hasarderai à dire que je suis ici, je suppose,

pensa Caleb... Monsieur !

– Ayez soin qu’elle n’oublie pas ce que je lui ai dit.

– Elle n’oublie jamais, répondit Caleb. C’est une des

qualités qui sont parfaites chez elle.

– Chaque homme s’imagine que les oies qui lui

appartiennent sont des cygnes, observa le marchand de

joujoux en haussant les épaules ! Pauvre diable !

S’étant délivré lui-même de cette remarque avec un

mépris infini, le vieux Gruff et Tackleton sortit.

Berthe resta où il l’avait laissée, perdue dans ses

réflexions. La gaieté s’était évanouie de son visage

baissé, et elle était bien triste. Trois ou quatre fois elle

secoua la tête, comme si elle regrettait quelque souvenir

ou quelque perte ; mais ses tristes réflexions ne se

révélèrent par aucune parole.

Caleb avait été occupé pendant ce temps à joindre le

timon des chevaux à un wagon par un procédé

sommaire, en clouant le harnais dans les parties vives

de leurs corps, lorsqu’elle se dressa tout à coup de sa

chaise, et venant s’asseoir près de lui, elle lui dit :

– Mon père, je suis dans la solitude des ténèbres.

J’ai besoin de mes yeux, mes yeux patients et pleins de

bonne volonté.

– Voici vos yeux, dit Caleb, ils sont toujours prêts ;

ils sont plus à vous qu’à moi, Berthe, et à chaque heure

des vingt-quatre heures. Que voulez-vous faire de vos

yeux, ma chère ?

– Regardez autour de la chambre, mon père.

– C’est fait, dit Caleb. Vous n’avez pas plutôt parlé

que c’est fait, Berthe.

– Dites-moi ce que vous voyez ici autour.

– Tout est la même chose qu’à l’ordinaire, dit Caleb,

grossier mais bien conditionné : de gaies couleurs sur

les murs, de brillantes fleurs sur les plats et les assiettes,

des bois polis, des poutres et des panneaux luisants, la

maison respire partout l’enjouement et la gaieté, et est

vraiment fort gentille.

Elle était agréable et gaie partout où les mains de

Berthe avaient l’habitude et pouvaient atteindre. Mais il

n’en était pas ainsi des autres endroits, ils n’étaient

nullement gais ni agréables, il n’était pas possible de le

dire, quoique ils eussent été si bien transformés par

Caleb.

– Vous avez votre habit de travail, et vous n’êtes pas

si élégant qu’avec le bel habit bleu, dit Berthe en

touchant son père.

– Non, pas si élégant, répondit Caleb ; mais assez

joli, cependant.

– Mon père, dit la jeune aveugle en se rapprochant

tout à fait de lui et passant un de ses bras autour de son

cou, dites-moi quelque chose de May ; elle était bien

jolie, n’est-ce pas !

– Elle était, certes, dit Caleb, vraiment jolie. Et

c’était une chose tout à fait rare pour lui cette fois de ne

pas avoir besoin de recourir à ses inventions

habituelles.

– Ses cheveux sont noirs, dit Berthe pensivement,

plus noirs que les miens. Sa voix est douce et pleine

d’harmonie, je m’imagine. J’ai souvent aimé à

l’entendre. Sa taille...

– Il n’y a pas une seule poupée dans la salle qui

puisse l’égaler, dit Caleb, et ses yeux...

Il s’arrêta, car Berthe avait resserré encore plus ses

bras autour de son cou, et il ne comprit que trop bien ce

pressant avertissement.

Il toussa un moment, il hésita un moment, et se mit à

entonner sa chanson à boire, sa ressource infaillible

dans les moments difficiles.

– Notre ami ? mon père ? notre bienfaiteur. Et je ne

suis jamais fatiguée de savoir ce qui le concerne. En ai-

je jamais été fatiguée ? dit-elle rapidement.

– Non, certainement, répondit Caleb, et avec raison.

– Ah ! avec tant de raison ! s’écria la jeune aveugle

d’un ton si ardent, que Caleb, quoique ses motifs

fussent si purs, n’eut pas le courage de la regarder en

face, mais baissa les yeux comme si elle avait pu

s’apercevoir de son innocente tromperie.

– Alors, parlez-moi encore de lui, mon cher père, dit

Berthe, parlez-m’en souvent. Sa figure est

bienveillante, bonne et tendre. Elle est honnête et vraie,

j’en suis sûre. Ce cœur généreux, qui dissimule tous ses

bienfaits sous une apparence de répugnance et de

rudesse, se trahit dans ses regards, sans doute ?

– Et lui donne un air noble, ajouta Caleb dans son

désespoir tranquille.

– Et lui donne l’air noble, s’écria la jeune aveugle. Il

est plus âgé que May, père ?

– Oui, dit Caleb en hésitant et comme malgré lui.

Oui, il est un peu plus âgé que May, mais cela ne

signifie rien.

– Ô mon père, oui. Être sa compagne patiente dans

les infirmités de son âge ; être sa garde-malade agréable

dans ses maladies, et son amie constante dans ses

souffrances et dans ses chagrins ; ne pas connaître la

fatigue quand on travaille pour l’amour de lui, le

veiller, le soigner, s’asseoir auprès de son lit, et faire la

conversation avec lui à son réveil, et prier pour lui

pendant son sommeil, quels privilèges elle aura !

quelles occasions de lui prouver sa fidélité et son

dévouement ! Fera-t-elle tout cela, mon cher père ?

– Je n’en doute point, dit Caleb.

– J’aime May, mon père ; je puis l’aimer du fond de

mon âme ! s’écria la jeune aveugle. Et en disant ces

paroles, elle approcha du visage de Caleb sa pauvre

figure privée de lumière, et pleura tellement que celui-

ci fut presque fâché de lui avoir procuré ce bonheur

plein de larmes.

Pendant ce temps, il y avait eu chez John

Peerybingle une assez notable commotion, car

naturellement la petite mistress Peerybingle ne voulait

pas aller dehors sans avoir avec elle le baby ; et mettre

le baby en état de sortir prenait du temps. Non pas que

ce fût beaucoup de chose que le baby comme poids,

mais avant d’avoir tout préparé pour lui, cela n’en

finissait point, et il n’était pas utile de se presser. Par

exemple : lorsque le baby fut habillé et crocheté jusqu’à

un certain point, et que vous auriez pu raisonnablement

supposer qu’il manquait une touche ou deux pour

achever sa toilette, et en faire un baby présentable à tout

le monde, il fut inopinément coiffé d’un bonnet de

flanelle et porté au berceau ; alors il sommeilla entre

deux couvertures pendant la plus grande partie d’une

heure. De cet état d’inaction il fut ramené tout à fait

resplendissant, et rugissant violemment pour avoir sa

part – s’il est permis de m’exprimer ainsi qu’on le fait

généralement d’un léger repas. Après cela, il alla

dormir de nouveau. Mistress Peerybingle mit à profit

cet intervalle pour se faire aussi belle que chacun de

vous peut penser qu’une jeune femme puisse le faire, et

pendant cette courte trêve, miss Slowbody s’insinua

elle-même dans un spencer d’une confection si

surprenante et si ingénieuse qu’il ne semblait avoir été

fait ni pour elle, ni pour aucune autre personne de

l’univers, et qui pouvait poursuivre sa course solitaire

sans attirer le moindre regard de personne. Pendant ce

temps le baby bien éveillé était paré, par les efforts

réunis de mistress Peerybingle et de miss Slowbody,

d’un manteau couleur de lait pour son corps et d’une

espèce de bonnet nankin ; ce ne fut qu’alors que tous

trois sortirent ; le vieux cheval pendant une heure s’était

occupé à creuser et dégrader la route de ses impatients

autographes pour la valeur du droit à payer à la barrière,

et par la même raison Boxer se montrait dans une

lointaine perspective attendant immobile et jetant un

regard en arrière sur le cheval comme s’il voulait le

tenter de prendre la même route que lui et de partir sans

ordre.

Quant à une chaise ou à tout autre espèce d’aide

pour placer mistress Peerybingle dans la voiture, vous

connaissez vraiment peu John, je m’en flatte, si vous

croyez que cela lui fut nécessaire. Avant que vous ayez

eu le temps de le regarder, il l’enleva de terre et elle se

trouva à sa place, fraîche et rose, qui lui disait : John !

comment pouvez-vous ! pensez à Tilly !

Si je pouvais me permettre de mentionner les

jambes d’une jeune personne, pour un motif

quelconque, je vous ferais observer que celles de miss

Slowbody semblaient destinées à la singulière fatalité

d’être constamment heurtées, et il leur était impossible

d’effectuer la moindre montée ou descente sans s’en

rappeler la circonstance par une entaille, de même que

Robinson Crusoé marquait les jours sur son calendrier

de bois. Mais de peur d’être considéré comme impoli je

garde le reste de mes pensées pour moi.

– John, avez-vous pris le panier où se trouvent le

veau et le pâté et les autres choses ; et les bouteilles de

bière ? dit Dot. Si vous les avez oubliés, il faut les aller

chercher à la minute.

– Vous êtes une délicate petite femme, répondit le

voiturier, de me dire de retourner après m’avoir fait

perdre un quart d’heure de mon temps.

– Je suis fâchée de cela, John, dit Dot avec

embarras, mais je ne saurais penser à rendre visite à

Berthe, je n’irai jamais, John, pour aucune raison, sans

le pâté au veau et au jambon, et les autres choses et les

bouteilles de bière. – Way !

Ce monosyllabe s’adressait au cheval, qui n’y faisait

aucune attention.

– Oh ! arrêtez Way, John ! dit mistress Peerybingle,

s’il vous plaît !

– Il sera bien temps de l’arrêter, répliqua John,

lorsque j’aurai oublié quelque chose. Le panier est là, et

suffisamment en sûreté.

– Quel monstre vous êtes, John, de ne me l’avoir pas

dit, et en me sachant si inquiète ! Je déclare que je

n’irais jamais chez Berthe sans le pâté au veau et au

jambon, les autres choses et les bouteilles de bière, pour

rien au monde. Régulièrement tous les quinze jours

depuis que nous sommes mariés, John, nous y avons

fait notre petit pique-nique. Si une seule chose devait

aller mal dans cette partie, je crois que nous ne serions

plus jamais heureux.

– C’est une pensée de la première importance, dit le

voiturier, et je vous honore pour cela, petite femme.

– Mon cher John, répliqua Dot en devenant vraiment

rouge, ne parlez pas de m’honorer. Grand Dieu !

– À propos, observa le voiturier, ce vieux

monsieur...

Elle fut visiblement et instantanément embarrassée.

– C’est un singulier original, dit le voiturier en

regardant droit devant lui tout le long de la route. Je ne

sais que penser de lui. Je ne remarque pourtant rien de

dangereux en lui.

– Rien du tout. Je suis sûre, tout à fait sûre qu’il n’a

rien de dangereux.

– Oui ? dit le voiturier, les yeux attachés sur son

visage et à cause du ton dont elle avait prononcé ces

paroles. Je suis satisfait que vous en soyez certaine,

parce que cela confirme ma certitude. Il est curieux

qu’il se soit mis dans la tête de venir loger chez nous,

n’est-ce pas ? Il y a des choses parfois si étranges.

– Si étranges ! répondit Dot d’une voix basse et à

peine perceptible.

– Cependant ce vieux gentleman paraît être une

bonne nature, dit John, et il paye comme un gentleman,

et je pense qu’on peut se fier à sa parole comme à celle

d’un gentleman. J’ai eu ce matin une longue

conversation avec lui, il m’a dit qu’il m’entendait

mieux, parce qu’il commençait à s’habituer à ma voix.

Il m’a parlé de beaucoup de choses qui le concernaient,

et je lui ai beaucoup parlé aussi de moi, et il m’a fait

quelques rares questions. Je l’ai informé que j’avais

deux chemins à servir, comme vous savez ; que je

passais un jour par celui de droite, et le jour suivant par

celui de gauche – et, étant étranger, il a voulu connaître

le nom des localités où je passe – et il s’est intéressé à

cette nomenclature. – Alors, a-t-il dit, ce soir je

retournerai par le même chemin que vous, lorsque je

croyais que vous feriez votre retour par une direction

exactement opposée. C’est important. Je vous

embarrasserai de moi peut-être encore une fois, mais je

m’engage à ne plus dormir si profondément. C’est qu’il

était profondément endormi, sûrement. – Dot, à quoi

pensez-vous ?

– Je pensais, John, à... Je vous écoutais.

– Oh ! c’est très bien, dit l’honnête voiturier. J’étais

effrayé de l’air de votre figure, et j’avais peur qu’ayant

parlé si longuement vous ne vous soyez laissée aller à

penser à autre chose ; j’étais bien près de le penser.

Dot ne répondit pas, et ils roulèrent pendant quelque

temps en silence. Mais il n’était pas facile de rester

silencieux longtemps dans la voiture de John

Peerybingle, car il n’y avait personne qui n’eût quelque

petite chose à dire, et quand même ce n’aurait été que le

« comment allez-vous » d’usage ; et le plus souvent,

assurément ce n’était guère davantage, il fallait pourtant

y répondre avec une spirituelle cordialité non pas

simplement par un signe de tête ou par un sourire, mais

par une action complète des poumons tout comme dans

une discussion parlementaire à la chambre. Parfois, des

passants à pied ou à cheval voyageaient un petit

morceau de chemin auprès de la voiture pour babiller

un moment, et alors des deux côtés beaucoup de paroles

étaient échangées.

Puis Boxer, quand il s’agissait de reconnaître un ami

du voiturier ou de le lui faire reconnaître, valait autant

qu’une demi-douzaine de chrétiens. Tout le long de la

route, chaque être le connaissait, spécialement les

poules et les cochons qui, dès qu’ils le voyaient

approcher, le corps tout de côté, les oreilles dressées

avec curiosité, et son morceau de queue se balançant

d’un côté et d’autre, se réfugiaient immédiatement dans

leurs quartiers sans se soucier de l’honneur d’avoir avec

lui plus grande accointance. Il avait partout une

occupation : il donnait un coup d’œil dans tous les

petits chemins, regardait dans tous les puits, se montrait

dans toutes les fermes, se précipitait au milieu de toutes

les écoles d’enfants, mettait en déroute tous les pigeons,

faisait grossir la queue de tous les chats, et faisait son

entrée dans tous les cabarets comme une pratique

habituelle. Dès qu’il arrivait, le premier qui le voyait

s’écriait : holà ! voici Boxer ! et alors quelqu’un sortait

aussitôt accompagné de deux ou trois personnes, pour

donner le bonjour à John Peerybingle et à sa jolie

femme.

Les ballots et les petits paquets étaient nombreux

pour le voiturier, et constituaient pour lui de

nombreuses haltes pour l’expédition comme pour la

livraison ; ce qui n’était pas du reste la plus mauvaise

partie de la journée. Une partie des gens attendaient si

impatiemment leurs paquets, et d’autres étaient au

contraire si surpris de les recevoir ! et d’autres aussi

étaient si inépuisables dans leurs instructions et leurs

recommandations, et John prenait un si grand intérêt à

tous les paquets, que c’était comme une vraie scène de

théâtre. Il y avait également des articles à charrier qui

réclamaient une discussion considérable, et pour

lesquels le voiturier était obligé d’entrer dans une foule

de détails avec ceux qui les expédiaient ; Boxer assistait

habituellement à ces discussions tantôt paraissant

plongé dans une attention et une immobilité profondes,

tantôt décrivant avec transport de nombreux cercles en

courant autour des discoureurs et aboyant lui-même à

s’enrouer. Dot s’amusait de tout cela et en était

spectatrice sans quitter sa chaise dans la voiture ;

charmant petit portrait encadré par le châssis et la toile,

et qui ne manquait pas d’attirer des regards d’envie et

des paroles prononcées tout bas de la part des jeunes

gens qui passaient, je vous le promets. Et John le

voiturier se réjouissait beaucoup, car il était satisfait de

voir sa petite femme admirée par tout le monde, sachant

qu’elle n’y faisait guère attention, quoique cependant

elle n’en fût peut-être pas fâchée.

Le voyage se faisait par un temps de brume et de

froidure, car on était au mois de janvier, cela était sûr.

Mais qui pensait à ces bagatelles ? Ce n’était pas Dot,

décidément. Ce n’était pas Tilly Slowbody qui estimait

qu’être assis dans une voiture était le point le plus élevé

de la joie humaine. Ce n’était pas le baby, je le jure, car

il n’exista jamais une nature de baby comme la sienne

pour avoir chaud et dormir profondément, et pour se

trouver heureux dans un endroit ou dans un autre,

comme ce jeune Peerybingle.

Vous ne pouviez voir à une grande distance à travers

le brouillard ; mais vous pouviez voir beaucoup, oh !

oui, beaucoup. Je suis étonné de la quantité de choses

que vous auriez pu voir à travers un brouillard même

beaucoup plus épais que celui de ce jour-là. C’était

assurément une charmante occupation que de

considérer dans les prairies ce qu’on appelle les traces

de la ronde des fées, les places de la gelée blanche

marquées dans l’ombre silencieuse produite par les

arbres et les haies ; je ne fais pas mention des formes

inattendues que prenaient les arbres eux-mêmes et de

leur ombre qui se confondait avec le brouillard. Les

haies étaient privées de feuilles et embrouillées, et

abandonnaient au vent leurs guirlandes desséchées ;

mais il n’y avait rien de décourageant dans ce coup

d’œil. C’était une agréable contemplation, car elle vous

rappelait que vous aviez en votre possession un chaud

foyer, et vous faisait espérer le vert printemps. La

rivière avait un air frileux ; mais elle était pourtant

encore en mouvement et courait d’un meilleur train ; ce

qui était un grand point. Le canal était tardif et semblait

être en torpeur ; il fallait en convenir ; mais à quoi bon

y penser ? il se trouverait bien plus tôt pris quand la

gelée viendrait pour tout de bon ; et alors quel agrément

pour patiner et pour glisser ! et les lourdes et vieilles

barques, glacées en certains endroits s’abritaient près du

quai, où elles laissaient échapper tout le jour la fumée

de leurs cheminées de fer rouillé, et attendaient là

paresseusement le temps pour la navigation.

En un endroit un gros monticule d’herbes sauvages

et de chaumes brûlait ; le feu apparaissait en plein jour

blanc et éblouissant à travers le brouillard, et jetait de

temps à autre un trait rouge au milieu de celui-ci ; en

conséquence de cela, la fumée s’insinuant dans le nez

de miss Slowbody, suffoquée, celle-ci, ainsi que c’était

son habitude à la moindre provocation, réveilla le baby,

qui ne voulut plus se rendormir. Mais Boxer qui était en

avance de près d’un quart de mille, avait rapidement

passé les limites de la ville et était parvenu au coin de

rue où vivaient Caleb et sa fille aveugle ; et longtemps

avant que les Peerybingle eussent atteint leur porte,

Caleb et se fille se tenaient sur le pavé de leur porte

prêts à les recevoir.

Boxer, dirons-nous en passant, faisait certaines

distinctions délicates, et qui lui étaient propres, dans les

communications qu’il avait avec Berthe, ce qui me

persuade qu’il savait qu’elle était aveugle. Il ne

cherchait jamais à attirer son attention en la regardant,

mais invariablement en la touchant. Je ne puis dire s’il

avait acquis cette expérience en fréquentant quelque

personne ou quelque chien aveugle. Il n’avait jamais

vécu avec un maître aveugle ; ni M. Boxer le père, ni

Mrs. Boxer la mère, ni aucun des membres de cette

respectable famille, ni d’aucune autre, n’avaient été

connus comme aveugles, à ma connaissance. Il avait

peut-être trouvé cela par lui-même, tout seul, mais il

l’avait trouvé. Il saisit le bas de la robe de Berthe avec

ses dents et le garda jusqu’à ce que Mrs. Peerybingle et

le baby, ainsi que miss Slowbody et le fermier se

trouvassent tous sains et saufs dans la maison.

May Fielding était déjà arrivée, ainsi que sa mère –

petite vieille querelleuse, avec une figure chagrine, qui,

sous le prétexte qu’elle avait conservé une taille

semblable au pied d’un lit, était supposée avoir une

taille transcendante, et qui, en conséquence de ce

qu’une fois elle aurait pu avoir une position meilleure,

ou raisonnant dans la supposition qu’elle aurait pu

l’avoir si quelque chose était arrivé, laquelle chose

n’était jamais arrivée, et paraissait vraisemblablement

n’avoir jamais dû arriver, – ce qui était tout à fait la

même chose – prenait un air noble et protecteur. Gruff

et Tackleton était aussi là, faisant l’agréable, avec le

sentiment évident d’un homme qui se sentirait aussi

indubitablement dans son propre élément que pourrait

l’être un jeune saumon sur la cime de la grande

Pyramide.

– May ! ma chère ancienne amie ! s’écria Dot, en

courant à sa rencontre, quel bonheur de vous voir !

Son ancienne amie était certainement aussi

cordialement charmée qu’elle ; et ce fut, vous pouvez

m’en croire, un spectacle charmant de les voir

s’embrasser. Tackleton était un homme de goût ; cela

ne faisait aucun doute. May était très jolie.

Vous savez que quelquefois lorsqu’une jolie figure à

laquelle vous êtes accoutumée se trouve

momentanément en contact et comparaison avec une

autre jolie figure, elle vous paraît pour un moment être

laide et fanée, et fort peu mériter la haute opinion que

vous aviez d’elle. Maintenant ce n’était pas du tout le

cas, ni avec Dot, ni avec May ; car la figure de May

faisait ressortir celle de Dot, et la figure de Dot celle de

May, d’une manière si naturelle et si agréable que John

Peerybingle fut sur le point de dire, lorsqu’il arriva dans

la salle qu’elles auraient dû naître sœurs : ce qui était

bien la seule amélioration qu’il fût possible de leur

appliquer.

Tackleton avait apporté son gigot de mouton, et,

chose étonnante à raconter, une tarte encore... mais

nous ne regrettons pas une petite profusion lorsque cela

concerne nos fiancés ; nous ne nous marions pas tous

les jours. Il fallait ajouter à ces friandises le pâté au

veau et au jambon, et les autres « choses » comme

mistress Peerybingle les appelait, et qui consistaient

principalement en noix et oranges et petites tartes.

Lorsque le repas fut servi sur la table, flanqué de la

contribution de Caleb, qui consistait en un grand plat de

bois de pommes de terre fumantes – il lui était défendu

par un contrat solennel de fournir aucune autre viande,

– Tackleton conduisit sa future belle-mère à la place

d’honneur. Dans le but d’honorer le mieux possible

cette place, la majestueuse vieille avait orné sa tête d’un

bonnet, calculé suivant elle pour inspirer des sentiments

de respect aux plus étourdis. Elle avait mis des gants,

car il faut être à la mode ou mourir.

Caleb s’assit auprès de sa fille ; Dot et son ancienne

camarade d’école s’assirent côte à côte ; le bon

voiturier s’assit au bout de la table. Miss Slowbody

avait été isolée, pour tout le temps de sa présence,

d’aucun autre article ou meuble que la chaise où elle

était assise, afin qu’il ne se trouvât rien auprès de sa

personne où elle pût heurter la tête du baby.

Tilly, cependant, regardait les poupées et les

bonshommes qui à leur tour la regardaient, elle ainsi

que la compagnie. Les vieux et vénérables bonshommes

qui se montraient à la porte de devant – tous en activité,

– prenaient un intérêt spécial à la partie : par moments

ils s’arrêtaient avant de faire leur saut, comme s’ils

avaient prêté l’oreille à la conversation ; puis

recommençaient plusieurs fois de suite à plonger d’une

manière extravagante sans s’arrêter même un petit

moment pour respirer, comme s’ils se livraient tout

entiers à l’exaltation d’une folie joyeuse.

Certainement, si ces vieux bonshommes désiraient

se donner le plaisir d’une joie méchante en contemplant

la déconvenue de Tackleton, ils avaient amplement

raison de se satisfaire. Tackleton ne pouvait arriver à se

mettre en belle humeur ; et plus sa fiancée devenait

enjouée dans la société de Dot, moins cela lui plaisait,

quoique il les eût réunies ensemble par un même

dessein. C’était un véritable chien dans la mangeoire

que ce Tackleton ; et lorsqu’il voyait rire tout le monde

et qu’il ne pouvait pas, il pensait en lui-même

immédiatement que c’était de lui qu’on riait !

– Ah May, dit Dot, ma chère, quels changements !

Comme en parlant de ces heureux jours d’école cela

vous fait rajeunir.

– Cependant, vous n’êtes pas encore vieille, à

proprement parler, dit Tackleton.

– Regardez mon sobre et laborieux mari, répliqua

Dot. Il ajoute vingt années à mon âge pour le moins.

N’est-ce pas, John ?

– Quarante ? répondit John.

– Combien en ajouterez-vous à l’âge de May ? Je

suis sûre de ne pas le savoir, dit Dot en riant. Mais elle

pourrait bien risquer d’ajouter cent ans à son âge, au

prochain anniversaire de sa naissance.

– Ah ! ah ! s’écria en riant Tackleton. Mais cela

ressemblait à un tambour creux, et il riait jaune. Et il

regarda Dot comme s’il allait l’étrangler, vraiment.

– Ma bonne chérie ! dit Dot. Vous souvenez-vous de

quelle manière nous parlions, à l’école, des maris que

nous avions l’intention de choisir. Je ne me rappelle

plus combien le mien devait être jeune, beau, distingué,

gai, agréable ! et le vôtre, May ! – Ah ! ma chère, je ne

sais si je dois rire ou pleurer quand je pense quelles

folles filles nous étions alors.

May parut savoir ce qu’elle devait faire ; car sa

figure devint tout d’un coup colorée, et des larmes

parurent dans ses yeux.

– Et aussi les personnes elles-mêmes, les jeunes

gens sur lesquels nous fixions quelquefois notre

attention, dit Dot. Nous ne pensions pas le moins du

monde au cours que prendraient les événements. Je

n’avais jamais pensé à John, j’en suis bien sûre ; et si je

vous avais dit que vous seriez un jour mariée à

M. Tackleton, comme vous m’auriez souffletée. N’est-

ce pas vrai, May ?

Quoique May ne voulût pas lui dire oui, elle ne dit

certainement pas non, positivement, d’aucune manière.

Tackleton se mit à rire avec bruit et lourdement.

John Peerybingle rit aussi de sa manière, manière

d’homme heureux et de bonne humeur ; mais son rire

était en quelque sorte murmuré à côté de celui de

Tackleton.

– Quelques-uns d’entre eux sont morts, dit Dot, et

quelques-uns oubliés. Quelques autres, s’ils pouvaient

se tenir auprès de nous en ce moment, ne pourraient pas

croire que nous soyons les mêmes créatures ; ils ne se

fieraient ni à leurs yeux, ni à leurs oreilles, et se

refuseraient à croire que nous puissions les oublier de

cette manière. Non, ils ne croiraient pas un seul mot de

tout cela.

– Mais, Dot ! s’exclama le voiturier. Petite

femme !...

Elle avait parlé avec tant d’ardeur et de feu, qu’elle

éprouvait le besoin que quelqu’un la rappelât à elle-

même, sans doute. La réprimande de son mari était

vraiment douce, car il n’était simplement intervenu, il le

supposait du moins, que pour défendre le vieux

Tackleton. Dot s’arrêta aussi, et n’en dit pas davantage ;

mais son silence même laissait percer une agitation peu

ordinaire, agitation dont le circonspect Tackleton prit

note secrètement, après l’avoir observée de ses yeux à

demi fermés, et dont il se souvint dans l’occasion, ainsi

que vous le verrez bientôt.

May ne prononça pas un mot, ni en bien ni en mal,

mais elle se tint immobile et silencieuse, les yeux

baissés, et ne donnant aucun signe de l’intérêt qu’elle

prenait à ce qui s’était passé. La bonne dame sa mère

s’interposa alors : observant, dans son premier exemple,

que les jeunes filles étaient des jeunes filles, et que ce

qui était passé était bien passé, et que aussi longtemps

que la jeunesse est jeune et étourdie, elle doit suivant

toute probabilité se conduire avec l’étourderie de la

jeunesse : elle ajouta à cela encore deux ou trois raisons

d’un caractère tout aussi incontestable. Elle observa

alors, dans une dévote pensée, qu’elle remerciait le ciel

d’avoir toujours trouvé dans sa fille May une enfant

obéissante et soumise ; elle ne s’en félicitait pas elle-

même, quoiqu’elle eût quelque raison de croire que

c’était uniquement à elle que sa fille le devait. Quant à

ce qui concerne M. Tackleton, dit-elle, c’était au point

de vue de la morale, un homme irréprochable, et en le

considérant sous le point de vue d’un futur gendre, il

faudrait ne pas avoir de sens pour ne pas l’accepter. –

Ces derniers mots furent prononcés d’un ton

emphatique. – Relativement à la famille dans laquelle il

allait entrer, après en avoir fait la demande, elle pensait

que M. Tackleton savait que, malgré son peu

d’importance sous le rapport de la fortune, elle avait

quelques prétentions à la noblesse, et que si certaines

circonstances, pas entièrement vagues, se rapportant au

commerce de l’indigo, s’étaient passées différemment,

elle pourrait peut-être se trouver en possession d’une

grande fortune. Elle fit alors la remarque qu’il ne fallait

pas faire allusion au passé, et ne voulut pas rappeler que

sa fille avait déjà, quelque temps avant, rejeté la

demande de M. Tackleton ; et elle témoigna l’intention

de supprimer une foule d’autres choses qu’elle raconta

cependant avec beaucoup de détails. Finalement, elle

donnait comme le résultat général de ses observations et

de son expérience que tous les mariages où il y avait le

moins de ce qu’on est convenu d’appeler

romanesquement et sottement de l’amour, étaient

toujours les plus heureux ; et elle augurait le plus grand

bonheur, – non pas un bonheur ravissant, – mais un

bonheur solide et constant pour les prochaines noces.

Elle concluait en informant la compagnie que le

lendemain était le jour pour lequel elle avait vécu dans

l’attente ; et que, passé ce jour, elle ne désirerait rien

autre chose que d’être expédiée dans une place agréable

d’un cimetière.

Comme toutes ces remarques étaient de celles

auxquelles il est tout à fait impossible de répondre, ce

qui, du reste, est l’heureuse propriété des remarques

suffisamment hors de propos, elles changèrent le

courant de la conversation et détournèrent l’attention

générale au profit du pâté de veau et de jambon, du

mouton froid, des pommes de terre et de la tarte. De

peur que la bière en bouteilles ne fût négligée, John

Peerybingle proposa de boire au lendemain, au jour du

mariage, et il prit sur lui de boire une rasade à cette

santé, avant de poursuivre sa journée.

Car il faut que vous sachiez que John Peerybingle ne

restait là que le temps pendant lequel on débridait et

rafraîchissait son vieux cheval. Il lui fallait aller à

quatre ou cinq milles plus loin ; et alors, quand il

retournait le soir, il ramenait Dot, et faisait une autre

halte chez lui. C’était l’ordre du jour toutes les fois

qu’il y avait pique-nique, et il n’y en avait jamais eu

d’autre depuis leur institution.

Il y avait deux personnes présentes, entre le fiancé et

la fiancée, qui étaient restées indifférentes à ce toast.

Une d’elles était Dot, trop troublée et impressionnée

pour se prêter à aucun des petits incidents du moment ;

l’autre était Berthe, qui se leva de table à la hâte avant

tout le monde.

– Bonjour, dit le vigoureux John Peerybingle en

s’enveloppant de sa redingote de voyage. Je serai de

retour à l’heure habituelle. Bonjour à tous !

– Bonjour, John, répondit Caleb.

Il sembla prononcer ce bonjour par routine et il

l’accompagna d’un geste de la main tout à fait

inconscient ; car toute son attention était occupée à

observer Berthe, qu’il suivait d’un regard anxieux et

dont rien n’altérait jamais l’expression.

– Bonjour, jeune fripon, dit le gai voiturier, en se

baissant pour embrasser l’enfant, que Tilly Slowbody,

occupée uniquement avec son couteau et sa fourchette,

avait déposé endormi, et, chose étrange à dire ! sans

accident dans le petit lit que Berthe lui avait garni ;

bonjour : le temps viendra, je suppose, mon petit ami,

où vous irez voyager avec le froid et où vous laisserez

votre vieux père au coin de la cheminée avec sa pipe et

ses rhumatismes. Eh ! où est Dot ?

– Je suis ici, John, dit-elle en tressaillant.

– Allons, allons, reprit le voiturier en frappant ses

mains sonores l’une contre l’autre. Où est la pipe ?

– J’avais complètement oublié la pipe, John.

– Oublié la pipe ! a-t-on jamais pu avoir l’idée de

cela ! Elle avait oublié la pipe !

– Je vais la bourrer immédiatement, dit-elle. Ce sera

fait de suite.

Mais ce ne fut pas fait de suite. La pipe se trouvait à

sa place accoutumée, dans la poche de la redingote du

voiturier, cette petite poche était l’ouvrage de Dot elle-

même, celle où elle avait toujours coutume de prendre

le tabac ; mais sa main tremblait tellement qu’elle s’y

embarrassa – et c’était pourtant la même main qui y

entrait et qui en sortait si aisément, j’en suis sûr. – Les

fonctions de bourrer et d’allumer la pipe, petites

occupations pour lesquelles je vous vantais l’habileté de

Dot, si vous vous en souvenez, furent faites avec

maladresse et embarras. Pendant ce temps Tackleton la

considérait attentivement et malicieusement de son œil

à demi fermé ; et toutes les fois que son regard

rencontrait le sien, ce regard, semblable à une espèce de

trappe destinée à l’engloutir, augmentait sa confusion à

un remarquable degré.

– Comme vous êtes gauche cette après-midi, Dot,

dit John. Je crois que j’aurais mieux fait moi-même. Je

le crois vraiment.

Après avoir prononcé ces paroles d’un ton de bonne

humeur, il sortit, s’éloignant à grands pas ; et on

entendit bientôt après Boxer, le vieux cheval et la

voiture faire leur musique dans la rue. Caleb, pendant

ce temps, toujours immobile et rêveur, n’entendit rien,

et continua à regarder sa fille aveugle avec la même

expression de visage.

– Berthe, dit Caleb doucement, que vous est-il

arrivé ? Comme vous êtes changée, ma bien-aimée,

depuis ce matin. Vous avez été silencieuse et triste tout

le jour ! Que signifie cela ? dites-le moi.

– Oh ! mon père ! mon père ! s’écria la jeune

aveugle en fondant en larmes. Mon triste, triste sort !

Caleb passa sa main sur ses yeux avant de lui

répondre.

– Mais, songez combien vous avez été heureuse et

gaie, Berthe. Combien vous étiez bonne, et combien

vous avez été aimée par plusieurs personnes.

– C’est ce qui me fend le cœur, mon cher père, vous

toujours si soigneux, vous toujours si prévenant pour

moi !

Caleb avait bien peur de la comprendre.

– Être... être aveugle, Berthe, ma pauvre fille, dit-il

en hésitant, c’est sans doute une grande affliction...

mais...

– Je ne l’ai jamais ressentie, s’écria la jeune aveugle.

Je ne l’ai jamais ressentie, du moins d’une manière

complète, non jamais. J’ai quelquefois souhaité de vous

voir, et de le voir, lui... vous voir une fois seulement,

mon cher père, seulement pendant une minute, afin de

pouvoir connaître le trésor que j’ai ici, dit-elle en posant

sa main sur son cœur, et être assurée que je ne me

trompe pas... Et quelquefois – mais j’étais une enfant à

cette époque, – j’ai pleuré pendant que je priais la nuit,

en pensant que vos chères images qui montent de mon

cœur au ciel pourraient ne pas avoir votre

ressemblance. Mais je ne suis pas restée longtemps

inquiète pour cela. C’est passé maintenant, et je me

sens tranquille et contente.

– Et vous le serez encore, dit Caleb.

– Mais, père ! mon bon et tendre père, supportez-

moi, si je suis coupable, dit la jeune aveugle, ce n’est

pas le chagrin qui m’affecte de cette manière.

Son père ne put s’empêcher de pleurer, elle avait

parlé d’un ton si pathétique ! Mais il ne la comprenait

pas, non, pas encore.

– Conduisez-la vers moi, dit Berthe. Je ne puis

garder ce secret renfermé en moi-même. Amenez-la

moi, mon père.

Elle comprit qu’il hésitait, et lui dit : – May,

amenez-moi May.

May, en entendant prononcer son nom, vint vers elle

et lui toucha le bras. La jeune aveugle se retourna tout

d’un coup et lui saisit les deux mains.

– Regardez mon visage, chère amie, charmante

amie, dit Berthe. Lisez-y avec vos beaux yeux, et dites-

moi si la vérité y est écrite.

– Chère Berthe, oui.

La jeune aveugle, tournant vers elle sa figure pâle et

privée de lumière, d’où s’échappaient de nombreuses

larmes, lui adressa la parole en ces termes :

– Il n’existe pas dans mon âme un souhait ou une

pensée qui ne soit pour votre bonheur, charmante May !

Il n’est pas dans mon âme un gracieux souvenir, un

souvenir plus profond et plus reconnaissant des soins et

de l’affection que vous portez à l’aveugle Berthe,

depuis que nous étions toutes deux enfants, si je puis

dire que Berthe a eu une enfance. J’appelle sur votre

tête toutes les bénédictions. Que vous rencontriez le

bonheur sur vos pas ! Je ne le souhaite pas moins

ardemment, ma chère May, dit-elle en la pressant

tendrement contre elle, pas moins ardemment parce que

aujourd’hui, en apprenant que vous alliez être sa

femme, mon cœur a été presque brisé. Mon père ! May,

Marie, pardonnez-moi à cause de ce qu’il a fait pour

soulager la tristesse de ma vie d’aveugle, et à cause de

la confiance que vous avez en moi, lorsque j’appelle le

ciel à témoin que je ne pouvais lui souhaiter une femme

plus digne de sa bonté.

En prononçant ces paroles, elle avait quitté les

mains de May Fielding pour s’attacher à ses vêtements

dans une attitude de supplication et d’amour. Se laissant

glisser peu à peu jusqu’à terre, après qu’elle eut achevé

son étrange confession, elle se laissa tout à fait tomber

aux pieds de son amie et cacha sa figure privée de

lumière dans les plis de sa robe.

– Puissance divine ! s’écria son père, éclairé cette

fois par la vérité, ne l’ai-je trompée depuis le berceau

que pour lui briser le cœur à la fin !

Ce fut un bonheur pour tout le monde que la petite

Dot, active et utile, – car elle l’était, quelles que fussent

ses fautes ; cependant vous pouvez apprendre plus tard

à la haïr, – ce fut un bonheur pour tous, dis-je, qu’elle

fût là ; sans quoi il aurait été difficile de dire comment

cela aurait fini. Mais Dot, reprenant possession d’elle-

même, s’interposa avant que May pût répondre, ou

Caleb dire une autre parole.

– Venez, venez, chère Berthe ! Sortez avec moi !

Donnez-lui votre bras, May. Ah ! voyez comme elle est

calme déjà, et comme il est bien de sa part de songer à

nous, dit la chère petite femme en la baisant sur le front.

Venez, chère Berthe ! et son bon père viendra avec elle,

n’est-ce pas, Caleb ?

Dot était une noble femme dans ces choses-là, et il

aurait fallu être d’une nature bien endurcie pour se

soustraire à son influence. Lorsqu’elle eut emmené le

pauvre Caleb et sa Berthe, pour se consoler et se

soutenir l’un l’autre, car elle savait qu’eux seuls

pouvaient le faire, elle retourna en bondissant, aussi

fraîche qu’une marguerite, je dis même plus fraîche,

pour empêcher la chère vieille créature de faire quelque

découverte.

– Apportez-moi le cher baby, dit-elle en tirant une

chaise près du feu, et pendant que je l’aurai sur mes

genoux, Tilly, mistress Fielding me dira tout ce qui

concerne le soin des enfants, et me redressera sur vingt

points sur lesquels j’aurai pu manquer. N’est-ce pas,

mistress Fielding ?

La vieille dame tomba dans le piège. La sortie de

Tackleton, le chuchotement de deux ou trois personnes

se cachant d’elle, des plaintes sur le commerce de

l’indigo l’auraient tenue sur ses gardes pendant vingt-

quatre heures. Mais cette déférence d’une jeune mère

pour son expérience était si irrésistible qu’après avoir

feint un instant de s’excuser sur son humilité, elle

commença à lui donner ses instructions avec la

meilleure grâce du monde, et s’asseyant tout à coup

devant la méchante Dot, elle lui débita, dans une demi-

heure, plus de recettes et de préceptes domestiques

infaillibles qu’il n’en aurait fallu, si on les avait mis en

pratique, pour tuer le petit Peerybingle, quand il aurait

eu la vigueur de Samson enfant.

Pour changer de sujet, Dot fit un petit travail à

l’aiguille, elle mit dans sa poche tout le contenu d’une

boite à ouvrage, elle fit un peu téter son entant, elle

reprit ensuite son travail à l’aiguille, puis fit une petite

causerie tout bas avec May, pendant que la vieille dame

pérorait ; de sorte qu’avec ces petites occupations, qui

lui étaient habituelles, elle trouva l’après-midi très

courte. Enfin, comme il se faisait nuit, et comme son

devoir était de remplir la tâche de Berthe dans le

ménage, elle garnit le feu, balaya le foyer, dressa la

table à thé, et alluma une chandelle. Après cela, elle

joua un ou deux airs sur une harpe grossière, que Caleb

avait fabriquée pour Berthe, et elle les joua très bien,

car la nature l’avait douée d’une oreille aussi délicate

pour la musique qu’elle aurait été bien faite pour être

ornée de bijoux, et elle en avait eu à porter. À ce

moment arriva l’heure du thé, et Tackleton vint pour le

prendre et passer la soirée.

Caleb et Berthe étaient revenus quelques instants

auparavant, et Caleb s’était assis pour s’occuper de son

travail de l’après-midi. Mais il ne put rester assis, tant il

était agité, le pauvre, par ses remords au sujet de sa

fille. On était touché en le voyant assis sans rien faire

sur sa chaise à travail, la regardant fixement, et disant

en face d’elle : « L’ai-je trompée depuis son berceau,

pour lui briser le cœur ! »

Lorsqu’il fut nuit et que le thé fut fait, que Dot n’eut

rien plus à faire que de nettoyer les tasses, en un mot, –

car il faut que j’en vienne là, et il est inutile de tant

tarder – lorsque le moment fut venu d’attendre le retour

du voiturier, en écoutant le bruit éloigné de ses roues,

les manières de Dot changèrent, elle rougit et pâlit tour

à tour, et elle ne put pas rester en place. Ce n’était pas

comme d’autres braves femmes, lorsqu’elles écoutent si

leur mari vient. Non, non, non, c’était une autre

manière d’être agitée.

On entendit des roues, le pas d’un cheval,

l’aboiement d’un chien ; ces bruits réunis se

rapprochèrent. On entendit les pattes de Boxer gratter à

la porte.

– Quel est ce pas ? s’écria Berthe en tressaillant.

– Quel est ce pas ? répondit le voiturier en se

présentant à la porte avec son rude et brun visage rougi

par le froid du soir ; c’est le mien.

– L’autre pas ? dit Berthe ; celui de l’homme qui est

derrière vous ?

– On ne peut la tromper, dit le voiturier en riant.

Venez, monsieur, vous serez bien reçu ; n’ayez pas

peur.

Il parlait haut, et le monsieur sourd entra.

– Il n’est pas tellement étranger que vous ne l’ayez

déjà vu autrefois, Caleb, dit le voiturier. Vous lui

donnerez une chambre dans la maison jusqu’à ce que

nous partions.

– Certainement, John ; et ce sera un honneur pour

nous.

– Il n’y a pas de meilleure société que la sienne pour

parler en secret, dit John. J’ai de bons poumons, mais il

les met à l’épreuve, je vous assure. Asseyez-vous,

monsieur. Ce sont tous des amis, et ils sont charmés de

vous voir.

Lorsqu’il eut donné cette assurance d’un ton de voix

qui prouvait ce qu’il avait dit de ses poumons, il ajouta

de son ton ordinaire : – Donnez-lui une chaise au coin

de la cheminée, laissez-le s’asseoir en silence et

regardez-le amicalement ; c’est tout ce dont il a besoin.

Il est facile à contenter.

Berthe avait écouté avec attention. Il fit venir Caleb

à son côté, quand il eut placé la chaise, et elle lui

demanda de lui dépeindre le nouveau venu. Lorsqu’il

l’eut fait avec une fidélité vraiment scrupuleuse, elle fit

un mouvement, le premier depuis que cet homme était

entré, et après cela elle sembla ne plus prendre intérêt à

lui.

Le brave voiturier était tout joyeux, et plus

amoureux de sa petite femme que jamais.

– Ma Dot n’est guère bien mise, dit-il en

l’embrassant quand elle fut un peu à l’écart, mais je

l’aime autant comme cela. Voyez là-bas, Dot.

Il lui montrait le vieillard. Dot baissa les yeux ; je

crois qu’elle tremblait.

– Ah ! ah ! ah ! il est plein d’admiration pour vous,

nous n’avons parlé que de vous, tout le long de la route.

Ah ! c’est un brave vieux ; je l’aime pour cela.

– Je voudrais qu’il eût un meilleur sujet de

conversation, John, dit-elle en jetant un regard autour

d’elle, surtout vers Tackleton.

– Un meilleur sujet, s’écria le jovial John. Pas du

tout. Allons ! À bas le manteau, à bas le châle épais, à

bas ces lourdes enveloppes ! passons une bonne demi-

heure près du feu. Je suis à vos ordres, mistress, une

partie de cartes, vous et moi. Cela vous va ? Dot, les

cartes et la table. Un verre de bière ici, s’il en reste, ma

petite femme.

Son défi s’adressait à la vieille qui l’accepta

gracieusement, et bientôt ils furent occupés à jouer.

D’abord, le voiturier regarda autour de lui avec un

sourire, ou bien il appelait Dot pour lui faire voir son

jeu par dessus son épaule, ou pour lui demander conseil

sur un coup. Mais son adversaire étant ferrée, il comprit

qu’il lui fallait plus de vigilance, et pas de distraction

pour ses yeux ni ses oreilles. De cette manière toute son

attention fut graduellement absorbée par les cartes, et il

ne pensa plus à rien jusqu’à ce qu’une main placée sur

son épaule lui rappela Tackleton.

– Je suis fâché de vous déranger, mais un mot, tout

de suite.

– Je vais jouer, dit le voiturier ; le moment est

critique.

– Venez, dit Tackleton.

En voyant la pâleur de son visage, le voiturier se

leva, et lui demanda vivement de quoi il s’agissait.

– Chut ! John Peerybingle, dit Tackleton. J’en suis

fâché. Vraiment je le suis. Je l’ai craint, je l’ai

soupçonné tout d’abord.

– Qu’est-ce ? dit le voiturier d’un air effrayé.

– Chut ! je vous montrerai, si vous venez avec moi.

Le voiturier l’accompagna sans dire un mot de plus.

Ils traversèrent une cour où brillaient les étoiles ; et ils

entrèrent par une porte latérale dans ce comptoir de

Tackleton, où il y avait une fenêtre vitrée qui permettait

de voir dans le magasin ; elle était fermée pendant la

nuit. Il n’y avait pas de lumière dans le comptoir, mais

il y avait des lampes dans le magasin long et étroit, et

par conséquent la fenêtre était éclairée.

– Un moment, dit Tackleton. Avez-vous le courage

de regarder par cette fenêtre ?

– Pourquoi pas ? répondit le voiturier.

– Encore un moment, dit Tackleton. Pas de violence.

Elle ne sert de rien. Elle est dangereuse. Vous êtes un

homme fort, et vous pourriez commettre un meurtre

avant de le savoir.

Le voiturier le regarda en face, et recula d’un pas

comme s’il avait été frappé. Dans une enjambée il fut à

la fenêtre, et il vit... Ô foyer souillé ! Ô fidèle Grillon !

Ô perfide femme !

Il la vit avec le vieillard, qui n’était plus vieux, mais

droit et charmant, tenant à la main ses faux cheveux qui

lui avaient ouvert l’entrée de cette maison désolée. Il vit

qu’elle l’écoutait, tandis qu’il baissait la tête pour lui

parler à l’oreille. Il les vit s’arrêter, il la vit, elle, se

retourner de manière à avoir son visage, ce visage qu’il

aimait tant, présent à sa vue ! et il la vit de ses propres

mains ajuster la chevelure mensongère sur la tête de

l’homme, en riant de sa nature peu soupçonneuse.

Il serra d’abord sa vigoureuse main droite, comme

s’il avait voulu frapper un lion ; mais l’ouvrant aussitôt,

il la déploya devant les yeux de Tackleton, – car il

aimait cette femme, même en ce moment, – et quand ils

eurent passé, il tomba sur un pupitre, faible comme un

enfant.

Il était enveloppé jusqu’au menton, et occupé de son

cheval et de ses paquets quand elle entra dans le salon,

se préparant à rentrer dans la maison.

– Me voilà, John, mon cher ! bonne nuit, May !

bonne nuit, Berthe !

Pouvait-elle les embrasser ? Pouvait-elle être gaie en

parlant ? Pouvait-elle montrer son visage sans rougir ?

Oui, Tackleton l’observait de près ; et elle fit tout cela.

Tilly faisait taire le baby ; et elle passa et repassa

une douzaine de fois devant Tackleton, en répétant

lentement : son père ne l’a-t-il trompée dès son berceau

que pour lui briser le cœur à la fin !

– Tilly, donnez-moi le baby. Bonne nuit,

M. Tackleton. Où est John, mon Dieu ?

– Il est allé se promener, dit Tackleton en l’aidant à

s’asseoir.

– Mon cher John, se promener ? ce soir ?

La figure empaquetée de son mari fit un signe

affirmatif ; le faux étranger et la petite nourrice étaient à

leur place, le vieux cheval partit. Boxer, l’insouciant

Boxer, courant devant, courant derrière, courant autour

de la voiture, et aboyant aussi triomphalement et aussi

gaiement que toujours.

Lorsque Tackleton fut aussi sorti, escortant May et

sa mère chez elles, le pauvre Caleb s’assit près du feu à

côté de sa fille ; plein de tristesse et de remord, il se

disait : « Ne l’ai-je trompée depuis le berceau, que pour

lui briser le cœur à la fin ? »

Les jouets que l’on avait mis en mouvement pour

l’enfant étaient déjà depuis longtemps immobiles. Les

poupées imperturbablement calmes dans le silence et le

demi-jour ; les chevaux fougueux avec leurs yeux et

leurs naseaux ouverts ; les vieux messieurs debout à des

portes étroites, avec leurs genoux et leurs chevilles

fléchissants ; les casse-noisette avec leurs figures

grimaçantes ; les bêtes se dirigeant vers l’arche de Noé,

deux à deux, comme des écoliers en promenade,

pouvaient être regardés comme frappés d’immobilité

par l’étonnement, à la vue de Dot convaincue de

fausseté, ou de Tackleton digne d’être aimé, par

quelque combinaison de circonstances.

III



Troisième cri



L’horloge de bois du coin sonnait dix heures,

lorsque le voiturier fut assis au coin de son feu. Il était

si troublé et si dévoré de chagrins qu’il semblait faire

peur au coucou qui, ayant émis dix fois son mélodieux

appel aussi vite que possible, plongea de nouveau dans

le palais mauresque, et ferma sa petite porte derrière lui,

comme si ce spectacle inattendu était trop pénible pour

ses sentiments.

Si le petit faucheur avait été armé de la plus affilée

de ses faux, et avait porté chacun de ses coups dans le

cœur du voiturier, il ne l’aurait pas blessé et haché

autant que Dot le fit.

C’était un cœur si plein d’amour pour elle, si

intimement uni au sien par les innombrables fils de

puissants souvenirs, renforcés par le travail journalier

des qualités les plus chéries ; c’était un cœur dans

lequel elle était comme dans un reliquaire ; un cœur si

simple et si vrai, si fort pour le bien, si faible pour le

mal, qu’il ne put d’abord ressentir aucune colère ni

aucun désir de vengeance, et qu’il n’eut place que pour

l’image brisée de son idole.

Mais lentement, lentement, à mesure que le voiturier

était assis froid et sombre à son foyer, d’autres pensées

plus sévères commencèrent à naître. L’étranger était

sous son toit outragé. Trois pas le conduiraient à sa

chambre. Un coup l’abattrait. « Vous pourriez

commettre un meurtre avant de le savoir », avait dit

Tackleton. Comment y aurait-il meurtre s’il donnait au

coquin le temps de se mettre en défense ? Cet homme

était plus jeune que lui.

C’était une pensée malsaine, provenant d’un esprit

qui voyait trop noir. C’était une pensée méchante qui le

portait à changer sa paisible demeure en un lieu hanté

par les fantômes, où les voyageurs solitaires

redouteraient de passer la nuit, et où les âmes timides

verraient des ombres se débattre au clair de lune à

travers les fenêtres vides, et entendraient des bruits

effrayants pendant les tempêtes.

Elle avait monté l’escalier avec l’enfant pour aller le

coucher. Pendant qu’il était auprès du feu, elle

s’approcha de lui sans qu’il l’entendît – dans son

désespoir il était insensible à tous les bruits – et elle

avait placé son petit escabeau à ses pieds. Il ne s’en

aperçut que quand il sentit sa main dans la sienne, et

qu’il la vit le regarder en face.

Avec étonnement ? non. Ce fut sa première

impression, et il désirait vivement la voir ; à dire vrai,

non, elle ne le regardait pas avec étonnement, mais avec

un œil interrogateur, mais sans étonnement. Son regard

fut d’abord alarmé et sérieux ; ensuite il prit une

expression étrange, sauvage, jointe à un sourire

effrayant, quand elle reconnut ses pensées, puis elle

porta ses mains tordues à son front, pendant que sa tête

se penchait, et que ses cheveux tombaient.

Quoiqu’il eût sur elle les droits de la toute-

puissance, il en avait aussi la miséricorde à un trop haut

degré pour peser sur elle, même du poids d’une plume,

mais il ne pouvait supporter de la voir prosternée sur ce

même siège où il l’avait si souvent regardée avec amour

et orgueil, quand elle était innocente et gaie.

Lorsqu’elle se fut relevée et qu’elle s’en fut allée en

sanglotant, il se sentit soulagé en voyant vide la place

plutôt que de la voir occupée par sa présence si

longtemps chère. C’était une angoisse encore plus

poignante que de se rappeler sa désolation actuelle, et le

brisement des liens qui l’attachaient à la vie.

Plus il sentait cela, plus il voyait qu’il aurait préféré

la voir morte prématurément avec son enfant sur son

sein, et plus sa colère contre son ennemi s’enflammait.

Il regarda autour de lui pour chercher une arme.

Un fusil était pendu au mur, et il fit un ou deux pas

vers la chambre du perfide étranger. Il savait que le

fusil était chargé. Une idée vague de tuer cet homme

comme une bête sauvage se saisit de lui, et elle grandit

dans son esprit jusqu’à devenir un démon monstrueux

qui le posséda complètement, rejetant au dehors toute

pensée plus douce et y établissant son empire sans

partage.

Cette phrase n’est pas exacte. Il ne rejetait pas toute

pensée plus douce, mais il la transformait avec artifice.

Il changeait ses pensées en verges pour l’exciter,

tournant l’eau en sang, l’amour en haine, la douceur en

férocité. L’image de sa femme éplorée, humiliée, mais

suppliant sa tendresse et sa pitié avec un pouvoir

irrésistible, ne quittait pas son esprit ; mais en y restant

elle le poussait vers la porte, lui faisait mettre l’arme à

l’épaule, appliquer le doigt à la détente, et lui criait :

« Tue-le dans son lit ! »

Il renversa le fusil pour frapper la porte avec la

crosse ; déjà il l’avait levée en l’air ; une vague pensée

venait de lui crier à cet homme de fuir par la fenêtre, au

nom de Dieu... lorsque, tout à coup, le feu de la

cheminée jeta une vive clarté, et le Grillon du Foyer se

mit à chanter.

Aucun son, aucune voix humaine, pas même celle

de sa femme, n’aurait été capable de l’émouvoir et de

l’adoucir. Les paroles sans art, avec lesquelles elle lui

avait parlé de son amour pour ce même Grillon,

retentissaient de nouveau à ses oreilles ; sa physionomie

et ses manières tremblantes d’émotion étaient encore

devant ses yeux ; sa douce voix – cette voix qui était la

musique la plus agréable au foyer d’un honnête homme

– pénétra en frémissant jusqu’au fond de sa bonne

nature, et le rappela à la vie et à l’action.

Il recula de devant la porte, comme un homme qui,

marchant endormi, s’éveille d’un mauvais rêve, et il

posa son fusil, puis, se couvrant le visage de ses mains,

il se rassit auprès du feu, et trouva du soulagement à

fondre en larmes.

Le Grillon du Foyer sortit et vint dans la chambre, et

lui apparut en forme de fée : « Je l’aime, dit cette voix

merveilleuse répétant les paroles dont il se souvenait

bien, pour la musique innocente qu’il m’a fait

entendre. »

– Elle disait cela, s’écria le voiturier. C’est vrai.

– Cette maison a été heureuse, John ; et j’aime le

Grillon à cause d’elle.

– Elle l’a été, Dieu le sait, répondait le voiturier.

Elle l’a toujours rendue heureuse... jusqu’à présent.

– Si gracieusement paisible, disait la voix, si

intérieure, si gaie, si occupée, si légère de cœur.

– Sans cela je n’aurais jamais pu l’aimer comme je

l’aimais, répondait le voiturier.

La voix le reprenant dit : – Comme je l’aime.

Le voiturier répéta, mais faiblement : – Comme je

l’aimais. Sa langue résistait à sa volonté, et aurait voulu

parler à sa guise pour elle-même et pour lui.

La fée, dans une attitude d’invocation, leva la main

et dit : – Sur votre propre foyer...

– Le foyer qu’elle a souillé, interrompit le voiturier.

– Le cœur qu’elle a... combien de fois... béni et

illuminé, dit le Grillon ; le foyer qui, sans elle, était un

composé de quelques briques et de barreaux de fer

rouillés, et qui est devenu par elle l’autel de votre

maison, sur lequel vous avez sacrifié les petites

passions, l’égoïsme, et vous avez offert l’hommage

d’un esprit tranquille, d’une nature confiante, et un

cœur plein de sensibilité ; de sorte que la fumée de cette

pauvre cheminée est sortie au dehors répandant un

parfum plus agréable que le meilleur encens qui brûle

dans les plus splendides temples du monde ! Au nom de

votre propre foyer, dans son paisible sanctuaire, entouré

de tous ses plus beaux souvenirs, écoutez-la ! écoutez-

moi ! Écoutez tout ce qui parle le langage de votre

foyer et de votre maison !

– Et qui plaide pour elle ? dit le voiturier.

– Tout ce qui parle le langage de votre foyer et de

votre maison doit plaider pour elle, répondit le Grillon ;

car ils disent la vérité.

Et pendant que le voiturier, sa tête appuyée sur ses

mains, restait assis sur sa chaise à méditer, l’apparition

était auprès de lui, lui suggérant des réflexions en vertu

de son pouvoir, et les lui présentant comme dans un

miroir ou dans un tableau. Cette apparition n’était pas

solitaire. Du foyer, de la cheminée, de la sonnette, de la

pipe, du chaudron, du berceau, du plancher, des murs,

du collier, de l’escalier, de la voiture au dehors, et de la

table au dedans, de tous les ustensiles de ménage, de

tous les objets avec lesquels sa femme était familière, et

où elle avait attaché des souvenirs d’elle-même qui

remplissaient la pensée de son infortuné mari, des

esprits s’échappaient, non pas pour se tenir debout à

côté de lui comme le Grillon, mais pour se mettre à

l’ouvrage. Tous rendaient honneur à son image. Ils le

tiraient par les pans de son habit pour lui montrer quand

elle paraissait. Ils se groupaient autour d’elle,

l’embrassaient et répandaient des fleurs sur ses pas. Ils

essayaient de couronner sa belle tête avec leurs petites

mains. Ils montraient qu’ils étaient pleins d’amour pour

elle ; et qu’il n’y avait pas de créature laide, méchante

ou accusatrice qui s’élevât contre elle, tandis qu’eux

tous l’applaudissaient.

Les pensées du voiturier étaient toutes fixées sur

l’image de sa femme. Elle était toujours là.

Elle était assise, faisant jouer son aiguille, devant le

feu, et se chantant à elle-même. C’était bien la gaie, la

laborieuse, la constante petite Dot ! Toutes ces figures

de fées tournaient autour de lui et concentraient leurs

regards sur lui, et semblaient dire : – Est-ce là la jeune

femme que vous pleurez !

Des sons joyeux venaient du dehors, des instruments

de musique, des conversations animées et des rires. Une

troupe de gens en gaieté se précipitaient dans la

maison ; parmi lesquels étaient May Fielding et une

vingtaine de jeunes filles. Dot était la plus belle de

toutes, aussi jeune qu’aucune d’elles. Elles venaient

l’inviter à se joindre à elles. Il s’agissait de danser. Si

jamais petit pied a été fait pour danser, c’était bien le

sien. Mais elle riait, et elle secouait la tête, en montrant

sa cuisine sur le feu, et sa table prête à être servie, et

elle avait un air triomphant qui la rendait encore plus

charmante. Elle les renvoyait donc gaiement, et les

saluant une à une avec une indifférence comique à

mesure qu’elles passaient. Et cependant l’indifférence

n’était pas son caractère. Oh non ! car en ce moment un

certain voiturier paraissait à la porte, et Dieu ! quelle

réception elle lui faisait !

Les fées tournèrent encore une fois autour de lui, et

semblèrent lui dire : – Est-ce là la femme qui vous a

oublié !

Une ombre tomba sur le miroir ou le tableau :

appelez-le comme vous voudrez. C’était la grande

ombre de l’étranger, comme quand il parut la première

fois sous son toit ; il en couvrait toute la surface et en

cachait tous les autres objets. Mais les fées s’efforçaient

de le faire encore disparaître, et Dot y reparut encore

brillante de beauté, berçant son enfant, lui chantant

doucement, et appuyant sa tête sur une épaule qui

réfléchissait celle auprès de laquelle se tenait le Grillon

fée.

La nuit, – j’entends la nuit réelle, et non celle

produite par les fées, – s’avançait ; et pendant que le

voiturier se livrait à ces pensées, la lune se leva et brilla

dans le ciel. Peut-être quelque lumière calme et paisible

s’était levée dans son esprit, et il put réfléchir avec plus

de sang-froid à ce qui était arrivé.

Quoique l’ombre de l’étranger tombât par

intervalles sur la glace, toujours distincte et bien

marquée, elle n’était pas si noire qu’auparavant. Toutes

les fois qu’elle paraissait, les fées jetaient un cri de

consternation, et agitaient leurs petits bras et leurs

petites jambes avec une activité inconcevable pour la

faire disparaître. Et quand elles réussissaient à faire

apparaître Dot et à la lui montrer belle et radieuse, elles

manifestaient la joie la plus communicative.

Elles ne la montraient que belle et radieuse, car

c’étaient des esprits domestiques pour qui la fausseté

est l’anéantissement, et leur nature était telle ; Dot

n’était pour elles qu’une petite créature active,

rayonnante et agréable qui avait été la lumière et le

soleil du voiturier.

Les fées étaient très animées quand elles la

montraient avec son enfant, causant au milieu d’un

groupe de sages matrones, et affectant d’être une vieille

matrone comme elles, s’appuyant à l’ancienne mode sur

le bras de son mari, en s’efforçant, cette charmante

petite femme, de faire voir qu’elle avait abjuré les

vanités du monde en général, et qu’elle était

parfaitement au fait de son métier de mère ; elles la

montraient encore riant de la gaucherie du voiturier,

relevant son col de chemise pour le faire ressembler à

un petit maître, et tâchant de lui apprendre à danser.

Les fées tournaient et s’agitaient autour de lui quand

elles la montraient avec la jeune fille aveugle ; car

quoiqu’elle apportât la gaieté et l’animation partout où

elle allait, elle faisait toujours plus ressentir ces douces

influences dans la maison de Caleb Plummer. L’amitié

de la jeune fille aveugle pour elle, sa confiance et sa

reconnaissance envers elle, la modestie avec laquelle

elle repoussait les remerciements de Berthe, sa dextérité

à employer chaque instant de sa visite à quelque chose

d’utile dans la maison, et travaillant en réalité beaucoup

en ayant l’air de se reposer comme un jour de fête ; les

provisions délicates qu’elle apportait, sa figure radieuse

quand elle paraissait à la porte et quand elle prenait

congé ; cette expression étonnante depuis les pieds

jusqu’à la tête de faire partie de sa maison, comme

chose nécessaire dont on ne pouvait se passer, voilà ce

dont les fées se réjouissaient, et pourquoi elles

l’aimaient. Elles le regardèrent encore toutes à la fois

d’un œil interrogateur, tandis que quelques-unes se

nichaient dans les vêtements de Dot et la caressaient, et

elles semblaient lui dire : « Est-ce là la femme qui a

trahi votre confiance ? »

Plus d’une fois, deux fois ou trois fois, dans cette

longue nuit pensive, les fées la lui montrèrent assise sur

son siège favori, avec sa tête penchée, ses mains

crispées sur son front, et ses chevaux épars, comme il

l’avait vue la dernière fois. Et en la trouvant dans cette

posture, elles ne tournaient plus autour de lui et ne le

regardaient plus, mais elles se groupaient autour d’elle

pour la consoler et la baiser, elles se disputaient à qui

lui montrerait le plus de sympathie et de tendresse, et

elles oubliaient entièrement le mari.

La nuit se passa ainsi. La lune se coucha, les étoiles

pâlirent, la fraîcheur du matin se fit sentir, le soleil se

leva. Le voiturier était encore assis au coin de la

cheminée, livré à ses réflexions. Il était assis là, la tête

sur ses mains. Toute la nuit le fidèle Grillon avait fait

cri, cri, au foyer. Toute la nuit, il avait écouté sa voix.

Toute la nuit les fées de la maison s’étaient occupées de

lui. Toute la nuit, Dot lui avait paru aimable et

innocente dans la glace, excepté lorsque la grande

ombre y paraissait.

Il se leva quand il fut grand jour, se lava et arrangea

ses vêtements. Il ne fut pas se livrer à ses occupations

accoutumées, il n’en avait pas le courage. Cela

importait peu, parce que c’était le jour de noce de

Tackleton, et il s’était arrangé pour être suppléé. Il avait

pensé à se rendre joyeusement à l’église avec Dot. Mais

de tels plans étaient finis. C’était aussi l’anniversaire de

leur mariage. Ah ! combien peu il avait prévu une

pareille fin d’année !

Le voiturier avait espéré que Tackleton viendrait le

voir de bonne heure, et il ne s’était pas trompé. À peine

avait-il fait quelques allées et venues devant la porte,

qu’il vit venir sur la route le marchand de joujoux dans

sa voiture. À mesure qu’elle approchait, il s’aperçut que

Tackleton s’était paré pour son mariage et avait orné la

tête de son cheval de fleurs et de rubans.

Le cheval avait mieux l’air d’un fiancé que

Tackleton, dont les yeux demi-fermés avaient une

expression plus désagréable que jamais.

– John Peerybingle ! dit Tackleton avec un air de

condoléance. Mon brave homme, comment allez-vous

ce matin ?

– J’ai passé une triste nuit, M. Tackleton, répondit le

voiturier, en secouant la tête, car mon esprit a été bien

troublé. Mais cela est passé maintenant. Pourriez-vous

me donner une demi-heure pour un entretien

particulier ?

– Je suis venu pour cela, dit Tackleton en mettant

pied à terre. Ne faites pas attention au cheval ; il restera

assez tranquille, si vous lui donnez une bouchée de

foin.

Le voiturier alla chercher du foin dans son écurie, le

mit devant le cheval et ils entrèrent dans la maison.

– Vous ne vous mariez pas avant midi, je pense, dit-

il.

– Non, dit Tackleton. Nous avons tout le temps ;

nous avons tout le temps.

Lorsqu’ils entrèrent dans la cuisine, Tilly Slowbody

frappait à la porte de l’étranger qui n’était qu’à

quelques pas. Un de ses yeux, – et il était très rouge, car

Tilly avait crié toute la nuit parce que sa maîtresse

criait, – était au trou de la serrure ; elle frappait très fort

et semblait effrayée.

– Je ne puis me faire entendre, dit Tilly en regardant

autour d’elle. J’espère qu’il n’est pas parti, ou qu’il

n’est pas mort, s’il vous plaît.

Miss Slowbody accompagna ce souhait

philanthropique de nouveaux coups à la porte, mais

sans aucun résultat.

– Irai-je ? dit Tackleton. C’est curieux.

Le voiturier s’étant tourné vers la porte, lui fit signe

d’y aller s’il voulait.

Tackleton vint donc au secours de Tilly Slowbody ;

et lui aussi se mit à heurter et à frapper, et lui aussi ne

reçut pas plus de réponse. Mais il eut l’idée de tourner

la poignée de la porte, et comme elle s’ouvrit aisément,

il regarda, il entra, et bientôt il revint en courant.

– John Peerybingle, lui dit Tackleton à l’oreille,

j’espère qu’il n’y a rien eu... rien de mauvais cette

nuit ?

Le voiturier se tourna vivement vers lui.

– Parce qu’il est parti, dit Tackleton, et la fenêtre est

ouverte. Je ne vois pas de marques ; elle est de plein

pied avec le jardin ; mais je craignais qu’il n’y eût eu

quelque... quelque querelle. Eh ?

Il le regardait fixement en fermant excessivement un

œil, et il donnait à son œil, à sa figure et à toute sa

personne un air inquisiteur, comme s’il eût voulu

arracher la vérité du fond de son cœur.

– Tranquillisez-vous, dit le voiturier. Il est entré

dans cette chambre hier soir, sans avoir reçu de moi

aucun mal ; et personne n’y est entré depuis lors. Il s’en

est allé de sa propre volonté. Je voudrais sortir de cette

porte, et aller mendier mon pain de maison en maison,

si je pouvais faire que ce qui s’est passé ne fût jamais

arrivé. Mais il est venu et il s’en est allé. Je n’ai plus

rien à faire avec lui.

– Oh ! bon, je pense qu’il s’en est allé facilement,

dit Tackleton en prenant une chaise.

Ce ricanement fut perdu pour le voiturier, qui s’assit

aussi et se couvrit le visage de sa main pendant quelque

temps avant de continuer.

– Vous m’avez montré la nuit passée, dit-il enfin,

ma femme... ma femme, que j’aime, secrètement...

– Et tendrement, insinua Tackleton.

– Prenant part au déguisement de cet homme, lui

donnant l’occasion de la voir seule. C’est la dernière

chose que j’aurais voulu voir. C’est la dernière des

choses qu’un homme aurait dû me montrer.

– J’avoue que j’ai toujours eu des soupçons, dit

Tackleton. Et sous ce rapport je sais qu’on a ici quelque

reproche à me faire.

– Mais de même que vous me l’avez montrée,

poursuivit le voiturier sans faire attention à lui, telle que

vous l’avez vue ma femme, ma femme, que j’aime... sa

voix, son œil, sa main devenaient de plus en plus

fermes à mesure qu’il répétait ces paroles qui décelaient

un but évidemment déterminé, de même que vous

l’avez vue à son désavantage, il est juste aussi que vous

la voyiez avec mes yeux, et que vous pénétriez dans ma

poitrine pour savoir ce qui se passe là-dessus dans mon

âme ; car elle est calme, dit le voiturier en le regardant

attentivement, et rien ne peut l’ébranler.

Tackleton murmura quelques vagues paroles

d’assentiment, mais il était réduit au respect par les

manières de son interlocuteur. Tout simple et sans

éducation qu’il était, il avait en lui quelque chose de

noble et de digne qu’une âme généreuse et pleine

d’honneur peut seule donner à l’homme.

– Je suis un homme simple et grossier, dit le

voiturier, et bien peu recommandable. Je ne suis pas un

homme poli, comme vous le savez bien. Je ne suis pas

un jeune homme. J’aime ma petite Dot, parce que je l’ai

vue grandir depuis son enfance dans la maison de son

père ; parce que j’ai connu ses excellentes qualités ;

parce qu’elle a été ma vie pendant des années et des

années. Il y a bien des hommes, à qui je ne peux pas me

comparer, qui n’auraient jamais aimé Dot comme moi,

je pense.

Il s’arrêta et battit doucement le sol de son pied

pendant quelques instants avant de reprendre.

– J’ai souvent pensé, que quoique je ne fusse pas

assez digne d’elle, je serais pour elle un bon mari, et

que je connaîtrais peut-être mieux qu’un autre ce

qu’elle valait ; et c’est dans cette idée que je finis par

croire que nous pourrions bien nous marier ensemble.

Et à la fin ce mariage se fit.

– Hah ! fit Tackleton avec un hochement de tête

significatif.

– Je m’étais étudié ; je m’étais éprouvé ; je savais

combien je l’aimais, et combien elle serait heureuse,

poursuivit le voiturier. Mais je n’avais pas, je le sens

maintenant, je n’avais pas suffisamment réfléchi sur ses

sentiments à elle.

– C’est sûr, dit Tackleton. Étourderie, frivolité,

inconstance, amour d’être admirée ! Pas assez réfléchi !

tout cela perdu de vue ! Hah !

– Vous feriez mieux de ne pas m’interrompre, dit le

voiturier un peu sévèrement, jusqu’à ce que vous

m’ayez compris ; et vous êtes loin de me comprendre.

Si hier j’avais jeté par terre d’un coup l’homme qui

osait souffler un mot contre elle, aujourd’hui je foulerai

son visage sous mon pied, fût-il mon frère.

Le marchand de jouets le regarda avec étonnement.

John continua d’un ton plus doux : – Ai-je réfléchi que

je la prenais, à son âge, avec sa beauté, que je l’enlevais

à ses jeunes compagnes, à toutes les réunions dont elle

était l’ornement, où elle était l’étoile la plus brillante

qui ait jamais lui, pour l’enfermer un jour après l’autre

dans ma triste demeure, pour n’y avoir que mon

ennuyeuse compagnie ? Ai-je bien réfléchi combien

j’étais peu en rapport avec son humeur gaie, et combien

un lourdaud comme moi doit être pesant pour un esprit

aussi vif ? Ai-je réfléchi qu’il n’y avait en moi à l’aimer

ni mérite ni droit, lorsque quiconque la connaît doit

aussi l’aimer ? Jamais. J’ai pris avantage de sa nature

disposée à l’espérance et de son caractère affectueux, et

je l’ai épousée. Plût à Dieu que je ne l’eusse pas fait !

pour elle, et non pas pour moi.

Le marchand de jouets le regarda sans cligner de

l’œil. Son œil à demi fermé était même ouvert.

– Que Dieu la bénisse, dit le voiturier, pour la

constance dévouée avec laquelle elle a essayé de

m’empêcher de voir tout cela ! Et je remercie le ciel de

ce que, dans la lenteur de mon intelligence, je ne l’ai

pas découvert plus tôt. Pauvre enfant ! Pauvre Dot !

Moi qui n’ai pas découvert cela, lorsque j’ai vu ses

yeux se remplir de larmes en entendant parler d’un

mariage comme le vôtre ! Moi qui ai vu cent fois le

tremblement secret de ses lèvres, et qui n’ai rien

soupçonné, jusqu’à la nuit passée ! Pauvre fille ! Que

j’aie pu espérer qu’elle serait jamais amoureuse de

moi ! Que j’aie pu jamais croire qu’elle l’était !

– Elle le faisait paraître, dit Tackleton. Elle le faisait

tellement paraître, qu’à dire vrai ce fut l’origine de mes

doutes.

Et alors il fit ressortir la supériorité de May

Fielding, qui certainement ne faisait pas du tout paraître

qu’elle fût amoureuse de lui.

– Elle l’a essayé, dit le pauvre voiturier avec plus

d’émotion qu’il n’en eût encore montré ; ce n’est que

maintenant que je commence à voir quels efforts elle a

faits pour être une épouse affectionnée et fidèle à son

devoir. Qu’elle a été bonne ! que de choses elle a

faites ! quel cœur courageux elle a ! Que le bonheur que

j’ai éprouvé dans cette maison en soit le témoin ! ce

sera ma consolation quand je serai seul ici.

– Seul ici ? dit Tackleton. Vous comptez donc faire

attention à cela ?

– Je compte, répondit le voiturier, lui montrer la plus

grande bienveillance en lui faisant la meilleure

réparation qui soit en mon pouvoir. Je puis la délivrer

de la peine journalière qui résulte d’un mariage inégal,

et de ses efforts pour cacher sa souffrance. Elle sera

aussi libre que je peux la rendre.

– Lui faire réparation ! s’écria Tackleton en tordant

et en tournant ses grandes oreilles entre ses mains. Il y a

ici quelque méprise. Vous n’avez pas voulu dire cela,

sans doute ?

Le voiturier prit le marchand de joujoux par le collet

et le secoua comme un roseau.

– Écoutez-moi, dit-il, et prenez garde à me bien

entendre. Écoutez-moi. Parlé-je intelligiblement ?

– Très intelligiblement, répondit Tackleton.

– Comme j’en ai l’intention ?

– Parfaitement, comme vous en avez l’intention.

– J’étais assis à ce foyer la nuit passée, toute la nuit,

s’écria le voiturier, à l’endroit même où elle s’asseyait

habituellement près de moi, son doux visage regardant

le mien. Je me rappelais toute sa vie, jour par jour ;

j’avais sa chère image présente devant moi quand je

repassais ces souvenirs. Et, sur mon âme, elle est

innocente, s’il existe quelqu’un pour juger l’innocent et

le coupable.

Brave Grillon du Foyer ! Loyales fées de la maison !

– La colère et la méfiance m’ont quitté, dit le

voiturier, et il ne me reste que mon chagrin. Dans un

malheureux moment, quelque ancienne connaissance,

plus conforme à ses goûts et à son âge que moi, quittée

peut-être à cause de moi, est revenue. Dans un

malheureux moment, surprise, et n’ayant pas le temps

de réfléchir à ce qu’elle faisait, elle s’est faite la

complice de sa trahison en la cachant. Elle l’a vue la

nuit dernière, dans l’entrevue dont nous avons été

témoins. C’est un tort. Mais sauf cela, elle est

innocente, si la vérité existe sur la terre.

– Si c’est votre opinion, commença Tackleton...

– Qu’elle s’en aille donc, poursuivit le voiturier,

qu’elle s’en aille avec ma bénédiction pour tant

d’heures de bonheur qu’elle m’a données, et avec mon

pardon pour le chagrin qu’elle a pu me causer. Qu’elle

s’en aille, et qu’elle jouisse de la paix de l’âme que je

lui souhaite. Elle ne me haïra jamais. Elle apprendra à

mieux m’aimer, lorsque je ne serai plus un fardeau pour

elle, et qu’elle portera plus légèrement la chaîne que j’ai

rivée pour elle. C’est aujourd’hui l’anniversaire du jour

où je l’emmenai de sa maison, si peu pour son

agrément. Elle y retournera aujourd’hui et je ne la

troublerai plus. Son père et sa mère seront ici

aujourd’hui – nous avions fait un projet pour passer

ensemble cette journée – et ils l’emmèneront chez eux.

Je puis la confier là ou ailleurs. Elle me quitte sans

mériter de blâme, et elle vivra de même, j’en suis sûr.

Si je meurs, – et je peux mourir pendant qu’elle sera

encore jeune ; j’ai tant perdu de courage en quelques

heures ! – elle trouvera que je me suis souvenu d’elle et

que je l’ai aimée jusqu’à la fin. Voilà la fin de ce que

vous m’avez montré. Maintenant c’est fini.

– Oh ! non, John, ce n’est pas fini. Ne dites pas que

c’est fini ! Pas tout à fait encore. J’ai entendu vos

nobles paroles. Je ne pourrais pas m’en aller en

prétendant que j’ignore ce qui m’a inspiré une si

profonde reconnaissance. Ne dites pas que c’est fini,

jusqu’à ce que la cloche ait sonné encore une fois !

Elle était entrée peu après Tackleton, et était

demeurée là. Elle n’avait jamais regardé Tackleton ;

mais elle avait fixé ses yeux sur son mari. Mais elle

s’était tenue aussi loin de lui qu’elle l’avait pu ; et

quoiqu’elle parlât avec la plus vive tendresse, elle ne

s’en approcha pas plus près.

– Aucune main ne peut faire sonner de nouveau

pour moi les heures qui se sont écoulées, répondit le

voiturier avec un faible sourire. Mais que ce soit ainsi,

si vous le voulez, ma chère. L’heure sonnera bientôt. Ce

que nous disions n’a pas d’importance. Je voudrais

essayer de vous plaire en quelque chose de plus

difficile.

– Bien, murmura Tackleton. Il faut que je m’en

aille, car lorsque la cloche sonnera, il faudra que je sois

en chemin pour l’église. Bonjour, John Peerybingle. Je

suis fâché d’être privé de votre compagnie, fâché de la

perdre en cette occasion.

– Je vous ai parlé clairement, dit le voiturier en

l’accompagnant à la porte.

– Oh ! tout à fait.

– Et vous vous souviendrez de ce que j’ai dit ?

– Si vous m’obligez à faire une observation, dit

Tackleton en ayant eu auparavant la précaution de

monter dans sa voiture, je dois dire que cela était si

inattendu qu’il n’est pas vraisemblable que je puisse

l’oublier.

– Tant mieux pour nous deux, répondit le voiturier.

Bonjour ; je vous souhaite beaucoup de joie.

– Je voudrais pouvoir vous en donner, dit Tackleton.

Comme je ne le puis pas, je vous remercie. Entre nous,

comme je vous l’ai déjà dit, je ne pense pas avoir la

moindre joie à me marier, parce que May n’a pas été

trop prévenante ni trop démonstrative avec moi.

Bonjour. Prenez soin de vous.

Le voiturier le regarda s’éloigner jusqu’à ce que

l’éloignement le fît paraître plus petit que les fleurs et

les rubans de son cheval ; et alors, avec un profond

soupir, il se mit à aller et venir comme un homme

inquiet et dérouté, parmi quelques ormeaux du

voisinage, ne voulant pas retourner jusqu’à ce que

l’heure fût près de sonner.

Sa petite femme, restée seule, sanglotait à faire

pitié ; mais souvent elle essuyait ses yeux et se retenait,

pour dire combien il était bon, combien il était

excellent ! et une fois ou deux elle rit ; mais de si bon

cœur, si haut, si bizarrement, poussant des cris, qui

effrayaient Tilly.

– Oh ! je vous en prie, ne faites pas cela, dit Tilly. Il

y en a assez pour faire mourir et enterrer le baby.

– L’apporterez-vous quelquefois pour voir son père,

Tilly, demanda sa maîtresse en essuyant ses yeux,

quand je ne pourrai plus habiter ici et que je serai

retournée dans ma vieille maison ?

– Oh ! je vous en prie, ne faites pas cela, dit Tilly en

rejetant sa tête en arrière, et poussant un cri, qui

ressembla en ce moment à un hurlement de Boxer. Oh !

ne faites pas cela. Oh ! si tout le monde part, ceux qui

resteront seront bien malheureux. Ah ! ah ! ah !

Les sanglots de la sensible Slowbody étaient si

violents, si effrayants pour avoir été si longtemps

comprimés qu’elle aurait infailliblement éveillé

l’enfant, et lui aurait peut-être donné des convulsions en

l’effrayant, si ses yeux n’avaient pas aperçu Caleb

Plummer qui entrait en conduisant sa fille. Cette vue la

rendit au sentiment des convenances ; elle resta

quelques moments silencieuse, la bouche grande

ouverte ; et puis, courant vers le lit où l’enfant était

couché et endormi, elle se mit à danser, et ensuite

bouleversa les couvertures avec son visage et sa tête,

paraissant trouver du soulagement dans ces

mouvements extraordinaires.

– Dot ! s’écria Berthe. Elle n’est pas au mariage !

– Je lui ai dit que vous n’y seriez pas, dit tout bas

Caleb. Je l’ai entendu dire hier soir. Mais que Dieu

vous bénisse, dit le petit homme en lui prenant

affectueusement les mains, peu m’importe ce qu’ils

disent. Je ne les crois pas. Je ne suis pas grand-chose,

mais on me mettrait plutôt en pièces que de faire croire

un mot contre vous.

Il lui jeta ses bras autour du cou et l’embrassa,

comme un enfant aurait fait de sa poupée.

– Berthe n’a pas pu rester à la maison ce matin, dit

Caleb. Elle craignait d’entendre sonner les cloches, et

elle ne voulait pas se trouver si près d’eux le jour de

leur mariage. Nous sommes partis à temps, et nous

sommes venus ici. J’ai pensé à ce que j’ai fait, dit Caleb

après un moment de silence. Je me suis blâmé jusqu’à

ne pas savoir que faire, pour la peine d’esprit que je lui

ai causée, et j’en suis venu à conclure, si vous êtes de

mon avis, qu’il vaudrait mieux lui dire la vérité.

Partagez-vous ma manière de voir ? dit-il en tremblant

de la tête aux pieds. Je ne sais pas quel effet cela lui

fera ; je ne sais pas ce qu’elle pensera de moi ; je ne sais

pas quel cas elle fera désormais de son pauvre père.

Mais il est bon pour elle qu’elle soit désabusée, et je

supporterai les conséquences que je mérite.

– Dot, dit Berthe, où est votre main ? Ah ! la voilà,

la voilà ! et elle la pressa contre ses lèvres, avec un

sourire, en la tirant sous son bras. Je les ai entendus

parler tout bas hier soir en vous jetant du blâme. Ils ont

tort.

La femme du voiturier garda le silence. Caleb

répondit pour elle.

– Ils avaient tort, dit-il.

– Je le savais, dit Berthe fièrement. Je le leur ai dit.

J’ai méprisé ce qu’ils disaient. La blâmer justement !

Elle pressa sa main dans la sienne, et appuya sa douce

joue sur sa joue. – Non, je ne suis pas assez aveugle

pour cela.

Son père se mit à côté de Dot, et Berthe de l’autre en

lui prenant chacun une main.

– Je sais tout cela, dit Berthe, mieux que vous ne le

croyez. Mais personne aussi bien qu’elle. Pas même

vous, mon père. Il n’y a personne aussi sincère et aussi

vraie avec moi qu’elle. Si la vue pouvait m’être rendue

un seul instant, je la découvrirais dans une foule sans

qu’on me dît un seul mot. Ma sœur !

– Berthe, ma chère, dit Caleb, j’ai quelque chose sur

le cœur qu’il faut que je vous dise pendant que nous

sommes tous trois seuls. Écoutez-moi avec

bienveillance, j’ai une confession à vous faire, ma chère

fille.

– Une confession, mon père ?

– Je me suis éloigné de la vérité, mon enfant, et je

me suis perdu moi-même, dit Caleb avec une

expression douloureuse de sa physionomie bouleversée.

Je me suis éloigné de la vérité avec l’intention de vous

faire du bien, et j’ai été cruel.

Elle tourna vers lui son visage étonné en répétant le

mot cruel.

– Il s’accuse trop vivement, Berthe, dit Dot. Vous

allez le dire, vous serez la première à le dire.

– Lui cruel pour moi ! s’écria Berthe avec un sourire

d’incrédulité.

– Sans le vouloir, mon enfant, dit Caleb ; mais je l’ai

été, sans toutefois m’en douter, jusqu’à hier soir. Ma

chère fille aveugle, écoutez-moi et pardonnez-moi. Le

monde dans lequel vous vivez, mon cœur, n’existe pas

comme je vous l’ai dépeint. Les yeux auxquels vous

vous êtes fiée vous ont trompée.

Elle tourna encore vers lui son visage frappé

d’étonnement, mais elle se recula en se rapprochant de

son amie.

– Votre chemin dans la vie était rude, ma pauvre

enfant, dit Caleb, et j’ai voulu vous l’adoucir. J’ai altéré

les objets, changé le caractère des gens, inventé bien

des choses qui n’ont jamais existé, afin de vous rendre

plus heureuse. Je vous ai fait des cachotteries, je vous ai

forgé des tromperies. Dieu me pardonne ! et je vous ai

entourée de choses imaginaires.

– Mais les personnes vivantes ne sont pas

imaginaires ? dit-elle avec force, mais en pâlissant

beaucoup et en s’éloignant de lui. Vous ne pouvez pas

les changer.

– Je l’ai fait, Berthe, dit Caleb. Il y a une personne

que vous connaissez, ma colombe...

– Oh ! mon père, pourquoi dites-vous que je la

connais ? répondit-elle d’un ton d’amer reproche. Qui

puis-je connaître, moi qui n’ai personne pour me

guider, moi misérable aveugle ?

Dans l’angoisse de son cœur, elle tendit ses mains

en avant comme si elle cherchait son chemin, et puis

elle en couvrit sa figure avec un air de tristesse et de

délaissement.

– Le mariage qui a lieu aujourd’hui, dit Caleb, se

fait avec un homme sévère, avare et égoïste. Un maître

dur pour vous et pour moi, ma chère, pendant bien des

années. Laid dans ses regards et dans son caractère.

Toujours froid et insensible. Différent de ce que je vous

l’ai dépeint en toutes choses, mon enfant, en toutes

choses.

– Oh ! pourquoi, dit la fille aveugle torturée au-delà

de ce qu’elle pouvait supporter, pourquoi avoir toujours

agi ainsi ! Pourquoi avez-vous rempli mon cœur de joie

pour venir, comme la mort, m’y arracher tous les objets

de mon amour ! Ô ciel, comme je suis aveugle ! comme

je suis seule et sans appui !

Son père désolé penchait la tête, et ne répondait que

par son repentir et par sa douleur.

Elle était depuis quelques instants sous cette

impression de regret quand le Grillon du Foyer se mit à

chanter, sans que personne autre qu’elle l’entendît. Ce

chant n’était pas gai, mais bas, faible, triste. Il était si

douloureux que ses larmes commencèrent à couler, et

elles tombèrent en abondance quand l’apparition qui

s’était tenue toute la nuit près du voiturier, se tint

derrière elle en montrant son père.

Elle entendit bientôt plus distinctement la voix du

Grillon, et quoique aveugle, elle sentit que l’apparition

se penchait vers son père.

– Dot, dit la jeune fille aveugle, dites-moi ce qu’est

ma maison : ce qu’elle est en réalité.

– C’est un pauvre lieu, Berthe, bien pauvre et bien

nu. L’hiver prochain elle ne pourra guère garantir du

vent et de la pluie. Elle est mal préservée du mauvais

temps, Berthe. Et Dot ajouta en baissant la voix, mais

distinctement : comme votre pauvre père avec son habit

de toile.

La fille aveugle, fort agitée, se leva et tira un peu à

part la femme du voiturier.

– Ces présents dont j’ai pris tant de soins, qui me

venaient presque à souhait, et que je recevais avec tant

de joie, dit-elle en tremblant, d’où venaient-ils ? Est-ce

vous qui les envoyiez ?

– Non.

– Qui donc ?

Dot vit qu’elle le savait déjà et garda le silence. La

fille aveugle se couvrit encore le visage de ses mains,

mais maintenant d’une autre manière.

– Chère Dot, un moment ! Un moment ! ne quittons

pas ce sujet. Parlez-moi doucement. Vous êtes sincère,

je le suis. Vous ne voudriez pas me tromper, n’est-ce

pas ?

– Non, vraiment, Berthe !

– Non, je suis sûre que vous ne voudriez pas. Vous

avez trop compassion de moi. Dot, regardez dans la

chambre où nous étions, où est mon père, mon père si

plein de compassion et d’amour pour moi, et dites-moi

ce que vous voyez.

– Je vois, dit Dot, qui la comprit bien, un vieillard

assis sur une chaise, appuyé tristement sur le dossier,

avec son visage dans sa main, comme si son enfant

devait le consoler, Berthe.

– Oui, oui, elle le consolera. Allons.

– C’est un vieillard usé par les soucis et le travail.

C’est un homme maigre, abattu, pensif, à cheveux gris.

Je le vois maintenant accablé et courbé, s’agitant pour

rien. Mais je l’ai vu déjà bien souvent, Berthe, en

s’agitant pour travailler de plusieurs manières pour un

objet sacré. Et, j’honore sa tête grise, et je le bénis !

La jeune aveugle, la quittant et allant se jeter aux

genoux du vieillard, pressa sa tête grise sur son sein.

– La vue m’est rendue, s’écria-t-elle, j’y vois. J’étais

aveugle et maintenant mes yeux se sont ouverts. Je ne

l’avais jamais connu. Dire que j’aurais pu mourir sans

avoir jamais connu un père qui m’a si tendrement

aimée !

Aucune parole ne peut rendre l’émotion de Caleb.

– Il n’est aucune figure sur la terre, s’écria l’aveugle

en l’embrassant, que je puisse aimer et chérir autant que

celle-ci, quelque belle qu’elle fût. Plus cette tête est

grise, et ce visage usé, plus ils me sont chers, mon père.

Qu’on ne dise plus désormais que je suis aveugle. Il n’y

a pas une ride sur son visage, pas un cheveu sur sa tête,

qui soit oublié dans mes prières et dans mes actions de

grâces.

Caleb essaya d’articuler « ma Berthe ».

– Et dans ma cécité, moi qui le croyais si différent !

dit-elle en le caressant avec des larmes de la plus

exquise affection. L’avoir près de moi, chaque jour,

pensant toujours à moi, et n’avoir jamais rêvé de cela !

– Le père si élégant en habit bleu a disparu, Berthe,

dit le pauvre Caleb.

– Rien n’a disparu, répondit-elle. Cher père, non.

Tout est là en vous. Le père que j’aimais tant, le père

que je n’ai jamais assez aimé, et assez connu, le

bienfaiteur que j’appris d’abord à respecter et à aimer à

cause de sa sympathie pour moi, tout cela est en vous.

Rien n’est mort pour moi. L’âme de tout ce qui m’était

le plus cher est ici, ici avec ce visage ridé et cette tête

grise. Je ne suis point aveugle, mon père.

Pendant ces paroles, toute l’attention de Dot avait

été fixée sur le père et la fille ; mais en jetant les yeux

sur le petit faucheur et la prairie mauresque, elle vit que

l’horloge allait sonner dans quelques minutes, et

immédiatement elle fut saisie d’une agitation nerveuse.

– Mon père, dit Berthe avec hésitation, Dot ?

– Oui, ma chère, dit Caleb ; elle est là.

– N’y a-t-il pas de changement en elle ? Ne m’avez-

vous jamais rien dit d’elle qui ne fût vrai ?

– Je crains que je ne l’eusse fait, ma chère, répondit

Caleb, si j’avais pu la peindre mieux qu’elle n’était.

Mais si je l’avais changée, c’eût été la rendre moins

bien. On ne peut rien dépeindre de mieux qu’elle.

La confiance de l’aveugle en faisant cette question,

son plaisir et son orgueil en entendant la réponse, et son

bonheur en l’embrassant de nouveau, étaient charmants

à contempler.

– Cependant il peut arriver plus de changement que

vous ne le pensez, ma chère, dit Dot. Des changements

en mieux, je veux dire ; des changements pour la plus

grande joie de nous tous. Il ne faut pas trop vous en

émouvoir s’ils arrivent.

– Quelles sont ces roues qu’on entend sur la route ?

– Vous avez l’oreille fine, Berthe. Sont-ce des

roues ?

– Oui, et elles vont vite.

– Je... je... je sais que vous avez l’oreille délicate, dit

Dot en mettant la main sur son cœur, et parlant

évidemment aussi vite qu’elle le pouvait pour cacher

son agitation ; car je l’ai remarqué souvent, et vous

avez été très prompte à distinguer le pas étranger la nuit

passée. Cependant je ne sais pas, en me souvenant que

vous dites : – de qui est ce pas ? – je ne sais pas

pourquoi vous fîtes attention à ce pas plutôt qu’à un

autre. Mais, comme je viens de le dire, il y a de grands

changements dans le monde, de grands changements, et

nous ne pouvons mieux faire que de nous préparer à

n’être surpris presque de rien.

Caleb s’étonna du sens de ces paroles, en

s’apercevant qu’elles s’adressaient à lui non moins qu’à

sa fille. Il la vit, avec surprise, si agitée, et si désolée

qu’elle pouvait à peine respirer, et se tenant à une

chaise pour s’empêcher de tomber.

– C’est un bruit de roues, en effet, dit-elle tout

émue ; elles approchent ! Plus près encore ! Très près !

Elles s’arrêtent à la porte du jardin ! Et maintenant vous

entendez le pas d’un homme en dehors ; le même pas,

Berthe, n’est-ce pas ? Et maintenant...

Elle poussa un cri de joie inexprimable ; et, courant

vers Caleb, elle mit la main sur ses yeux, pendant qu’un

jeune homme entrait dans la chambre, et jetant son

chapeau en l’air, s’approcha d’eux.

– C’est fini ? cria Dot.

– Oui !

– Heureusement fini ?

– Oui !

– Vous souvenez-vous de la voix, cher Caleb ? En

avez-vous jamais entendu une qui lui ressemblât ?

demanda Dot.

– Si mon fils qui était dans l’Amérique du Sud était

vivant... dit Caleb en tremblant.

– Il est vivant, cria Dot en ôtant ses mains de devant

les yeux de Caleb, et en les frappant dans un élan de

joie ; regardez-le ! le voilà devant vous robuste et plein

de santé ! Votre propre fils chéri ! Votre cher frère

vivant et vous aimant, Berthe !

Honneur à cette petite créature pour ses transports.

Honneur à ses larmes et à ses éclats de rire, pendant que

ces trois personnes étaient dans les bras l’une de

l’autre ! Honneur à la cordialité de son accueil pour le

marin bruni par le soleil, qui avec sa chevelure noire et

flottante s’approcha d’elle pour l’embrasser sans qu’elle

détournât sa petite bouche rosée, et sans qu’elle

s’opposât à ce qu’il la pressât sur son cœur !

Honneur aussi au coucou, pourquoi pas ? qui,

sortant bravement par la porte de son palais mauresque,

vint chanter douze fois devant la compagnie, comme

s’il était ivre de joie.

Le voiturier en entrant tressaillit, et il y avait lieu, en

se trouvant en si bonne compagnie.

– Voyez, John, dit Caleb au comble de la joie,

regardez-le, c’est mon fils qui revient de l’Amérique du

Sud ! Mon propre fils ! Celui que vous avez équipé et

fait partir vous-même, celui dont vous avez été toujours

l’ami.

Le voiturier s’avança pour lui prendre la main ; mais

il recula, comme si ses traits lui avaient rappelé ceux du

sourd qu’il avait amené dans sa voiture, et il dit :

– Edouard ! Était-ce vous !

– Dites-lui tout, maintenant, s’écria Dot. Dites-lui

tout, Edouard ; et ne m’épargnez pas, car rien ne

m’épargnera à ses yeux désormais.

– C’était moi, dit Edouard.

– Pouviez-vous vous cacher ainsi, déguisé, dans la

maison de votre vieil ami ? continua le voiturier. Il y

avait autrefois un garçon franc... combien d’années y a-

t-il, Caleb, que nous avons ouï dire qu’il était mort, et

que nous l’avions ?... qui n’aurait jamais fait cela ?

– J’avais autrefois un ami généreux, dit Edouard ;

plutôt un père qu’un ami, qui ne m’aurait jamais jugé,

ni moi ni personne autre, sans m’entendre. Vous étiez

cet homme. Je suis donc certain que vous m’écouterez

maintenant.

Le voiturier, jetant un regard troublé sur Dot qui se

tenait encore à l’écart de lui, répondit : – C’est juste, je

vous écouterai.

– Vous saurez que lorsque je partis d’ici, tout jeune

garçon, dit Edouard, j’étais amoureux, et mon amour

était payé de retour. C’était une très jeune fille, qui

peut-être – vous pouvez me le dire – ne se rendait pas

bien compte de ses sentiments. Mais je connaissais les

miens, et j’avais une passion pour elle.

– Vous l’aviez ! s’écria le voiturier. Vous !

– Oui, je l’avais, dit l’autre, et elle y répondait. Je

l’ai toujours cru, et maintenant j’en suis sûr.

– Que le ciel me soit en aide ! dit le voiturier. C’est

le pire de tout.

– Constant envers elle, dit Edouard, je revenais plein

d’espérance, après bien des épreuves et des périls, pour

tenir ma promesse en exécution de notre vieux contrat,

lorsque, à vingt milles d’ici, j’apprends qu’elle m’a

manqué de parole, qu’elle m’a oublié, et qu’elle s’est

unie à un homme plus riche que moi. Je n’avais pas

l’intention de lui faire des reproches, mais je désirais la

voir, et m’assurer que cela était vrai. J’espérais qu’elle

y aurait été forcée contre son propre désir et malgré ses

souvenirs. Ç’aurait été pour moi un faible soulagement,

mais c’en aurait été un, je crois, et je vins ici. Pour

connaître la vérité, la vérité vraie, observer librement

par moi-même, juger par moi-même, sans intermédiaire

de personne, sans user d’influence sur elle, – si j’en

avais encore, – je me déguisai, vous savez comment, et

je l’attendis sur la route, vous savez où. Vous n’aviez

aucun soupçon sur moi, elle n’en avait pas non plus. –

montrant Dot, – jusqu’à ce que, lui ayant dit un mot à

l’oreille, près du feu, elle faillit me trahir.

– Mais lorsqu’elle sut qu’Edouard était vivant et

qu’il revenait, dit Dot en sanglotant, parlant pour elle-

même, comme elle avait brûlé jusque là de le faire, et

lorsqu’elle eut connu son dessein, elle lui conseilla par

tous les moyens de garder son secret ; car son vieil ami

John Peerybingle était d’une nature trop dénuée

d’artifice, trop lourd en général, pour le garder pour lui,

continua Dot, moitié riant, moitié sanglotant. Et

lorsqu’elle... c’est-à-dire moi, John, dit en pleurant la

petite femme, lorsqu’elle lui eut tout dit, comment sa

bonne amie l’avait cru mort, comment elle s’était

laissée persuader par sa mère de contracter un mariage

qu’elle lui présentait comme avantageux, et

lorsqu’elle... c’est encore moi, John... lui dit qu’ils

n’étaient pas encore mariés – mais bien près de l’être –

et que ce mariage ne serait qu’un sacrifice, s’il se

faisait, car du côté de la jeune fille, il n’y avait pas

d’amour, et quand il devint presque fou de joie en

apprenant cela ; alors elle... c’est-à-dire moi... dit

qu’elle s’entremettrait entre eux, comme elle l’avait fait

souvent dans l’ancien temps, John, et qu’elle sonderait

sa bonne amie, et qu’elle... encore moi, John... était sûre

que ce qu’elle disait et pensait était juste. Et c’était

juste, John ! Et on les a amenés l’un à l’autre, John ! Et

ils se sont mariés il y a une heure, John ! Et voilà le

marié ! Et Gruff et Tackleton mourra garçon ! Et je suis

une heureuse petite femme, May, que Dieu vous

bénisse !

Cette petite femme était irrésistible, s’il est besoin

de le dire, et jamais elle ne le fut autant que dans ses

transports actuels. Jamais il n’y eut de félicitations plus

affectueuses et plus délicieuses que celles qui

accueillirent elle et le marié.

Au milieu du tumulte des émotions qui agitaient son

cœur, le voiturier restait confondu. Il se précipita vers

sa femme, mais Dot, étendant les bras pour l’arrêter, se

recula comme auparavant.

– Non, John, non ! écoutez tout. Ne m’aimez pas

davantage, John, jusqu’à ce que vous ayez entendu

toutes les paroles que j’ai à dire. J’ai eu tort d’avoir un

secret pour vous, John, j’en suis très fâchée. Je ne

croyais pas qu’il y eût du mal, jusqu’au moment où

j’étais assise auprès de vous sur l’escabeau, la nuit

dernière ; mais lorsque j’eus vu par ce qui était écrit sur

votre visage que vous m’aviez vue me promener dans la

galerie avec Edouard, et que j’eus compris ce que vous

pensiez, je sentis que c’était une étourderie coupable.

Mais, cher John, comment est-il possible que vous ayez

eu une telle pensée ?

La petite femme se mit encore à sangloter. John

Peerybingle voulut la serrer dans ses bras, mais elle ne

le lui permit pas.

– Ne m’aimez pas encore, John, je vous en prie. Pas

de longtemps. Lorsque j’étais triste à cause du mariage

proposé, mon cher, c’était parce que je me souvenais

que May et Edouard s’aimaient, et que je savais que le

cœur de May était bien loin de Tackleton. Vous croyez

cela maintenant, John, n’est ce pas ?

John allait faire un autre mouvement vers elle pour

lui répondre, mais elle l’arrêta encore.

– Non, restez là, John, je vous en prie. Lorsque je ris

de vous, comme je le fais quelquefois, lorsque je vous

appelle lourdaud, ou ma chère vieille oie, ou de quelque

autre nom de cette espèce, c’est parce que je vous aime

ainsi, et que je ne voudrais pas vous voir changé en rien

autre, pas même en roi.

– Bravo ! s’écria Caleb avec une vigueur

inaccoutumée. C’est mon opinion.

– Et quand je parlais des gens d’un certain âge et

solides, John, et que je vous disais que nous étions un

couple de nigauds, qui marchions par secousse, comme

des marionnettes, c’est que je suis une étourdie, qui me

plais à jouer des comédies avec le baby. Voilà tout,

vous me croyez ?

Elle le vit s’avancer, et l’arrêta encore, mais ce fut

presque trop tard.

– Non, ne m’aimez pas encore d’une ou deux

minutes, s’il vous plaît, John. Ce que j’ai le plus à cœur

de vous dire, je l’ai gardé pour la fin. Mon cher, mon

bon, mon généreux John, lorsque nous parlions l’autre

soir du Grillon, il me vint à la bouche de vous dire que

d’abord je ne vous aimais pas aussi tendrement que je

vous aime maintenant ; que lorsque je vins demeurer ici

je craignais de ne pouvoir pas apprendre à vous aimer

autant que je l’espérais et que je le demandais dans mes

prières, moi étant si jeune, John. Mais, cher John,

chaque jour et chaque heure je vous aimai de plus en

plus. Et si j’avais pu vous aimer plus que je ne le fais,

les nobles paroles que je vous ai entendu prononcer ce

matin, m’auraient fait vous aimer davantage. Mais je ne

le puis. Toute l’affection dont je suis capable – et elle

est grande, – John, je vous l’ai donnée, comme vous le

méritez, et il y a longtemps, longtemps, et il ne m’est

pas possible de vous en donner davantage. Maintenant,

mon cher mari, serrez-moi encore contre votre cœur.

Ceci est ma maison, John, ne pensez jamais à

m’envoyer dans une autre.

Vous n’aurez jamais plus de plaisir à voir une

charmante petite femme dans les bras de personne, que

vous n’en auriez eu à voir Dot dans les bras de son

mari. Jamais vous n’avez vu un embrassement aussi

affectueux et aussi sincère.

Soyez sûr que le voiturier était dans un ravissement

complet, et que Dot était de même ; personne ne faisait

exception, pas même Slowbody, qui criait de joie, et qui

pour faire partager à son jeune fardeau la joie générale

présentait le baby à la ronde, à la bouche de chacun,

comme si elle leur avait donné quelque chose à boire.

Mais en ce moment on entendit au dehors un bruit

de roues, et quelqu’un s’écria que Gruff et Tackleton

revenait. Ce digne homme parut bientôt animé et

échauffé.

– Que diable est ceci, John Peerybingle ? dit

Tackleton. Il y a quelque malentendu. J’ai donné

rendez-vous à l’église à mistress Tackleton, et je

jurerais que je l’ai rencontrée en route pour ici. Oh !

elle ici. – Pardon, monsieur, je n’ai pas l’honneur de

vous connaître, – mais si vous pouvez me faire la

faveur de ne pas retenir cette demoiselle, elle a un

engagement particulier ce matin.

– Mais je ne peux pas la laisser aller, répondit

Edouard, je n’en ai pas la pensée.

– Que voulez-vous dire, vagabond que vous êtes ?

dit Tackleton.

– Je veux dire que quoique je puisse vous permettre

d’être vexé, répondit l’autre en souriant, je suis aussi

sourd pour les injures, que je l’étais hier soir pour tous

les discours.

Quel regard que celui que Tackleton jeta sur lui, et

comme il tressaillit !

– Je suis fâché, monsieur, dit Edouard en tenant la

main gauche de May et principalement son troisième

doigt, et tirant de la poche de son habit un petit bout de

papier d’argent dans lequel était sans doute un anneau.

– Miss Slowbody, dit Tackleton, voulez-vous avoir

la bonté de jeter cela dans le feu ? Merci.

– C’était un engagement antérieur, un engagement

tout à fait ancien, qui a empêché ma femme de se

trouver au rendez-vous convenu avec vous, je vous

assure, dit Edouard.

– M. Tackleton me rendra la justice de reconnaître

que je lui ai révélé fidèlement ce fait, et que je lui ai dit

maintes fois que je ne pouvais l’oublier, dit May en

rougissant.

– Oh ! certainement, dit Tackleton. C’est sûr. C’est

tout à fait juste. C’est entièrement exact. Vous êtes

donc mistress Edouard Plummer, je présume ?

– C’est son vrai nom, répondit le marié.

– Ah ! je ne vous aurais pas reconnu, monsieur, dit

Tackleton, en regardant minutieusement sa figure et en

lui faisant un profond salut. Je vous souhaite beaucoup

de joie, monsieur.

– Merci.

– Mistress Peerybingle, dit Tackleton en se tournant

soudain vers elle qui était assise avec son mari, je suis

fâché. Vous ne m’avez pas montré beaucoup de

bienveillance, mais, sur ma vie, je suis fâché. Vous êtes

meilleure que je ne pensais. John Peerybingle, je suis

fâché. Vous me comprenez : cela suffit. C’est tout à fait

correct, mesdames et messieurs, et parfaitement

satisfaisant. Bonjour.

En disant ces mots, il sortit, et partit ; il ne s’arrêta à

la porte que pour ôter les fleurs et les rubans de la tête

de son cheval, et pour donner à l’animal un coup de

pied dans les flancs, comme pour lui apprendre qu’il y

avait un écrou lâché dans ses arrangements.

C’était maintenant un devoir sérieux de marquer

cette journée comme une grande fête pour toujours dans

le calendrier de John Peerybingle. En conséquence, Dot

se mit à l’œuvre pour faire honneur à la maison et à

tous ceux qui s’y intéressaient. En peu de temps, elle

mit les bras jusqu’au coude dans la farine, et elle

blanchissait les habits du voiturier, toutes les fois

qu’elle passait près de lui et qu’elle s’arrêtait pour lui

donner un baiser. Le brave homme lavait les herbes,

pelait les navets, mettait au feu les pots pleins d’eau

froide, et se rendait utile de toutes les manières ; tandis

qu’un couple d’aides, appelés du voisinage, se

mettaient à courir dans tous les coins, se heurtant à

chaque instant contre Tilly Slowbody et le baby. Tilly

n’avait jamais déployé tant d’activité. Son ubiquité était

l’objet de l’admiration générale. À deux heures et

vingt-cinq minutes elle était une pierre d’achoppement

dans le passage, à deux heures et demie, un traquenard

dans la cuisine, et à trois heures moins vingt-cinq

minutes, un trébuchet dans le grenier. La tête du baby

était une pierre de touche pour toute espèce d’objets,

animaux, végétaux ou minéraux. On n’employait rien

ce jour-là qui ne fit une connaissance intime avec elle.

Ensuite une grande expédition fut dépêchée à pied à

mistress Fielding pour faire des excuses à cette

excellente dame, et pour l’amener de gré ou de force

afin d’être heureuse et de pardonner. Lorsque cette

expédition la découvrit, elle ne voulut rien entendre et

répéta un nombre infini de fois : « N’eussé-je jamais vu

ce jour ! » Elle ne put qu’ajouter : « Portez-moi

maintenant au tombeau » ; ce qui était parfaitement

absurde, attendu qu’elle n’était pas morte, et qu’elle

n’en avait pas même l’apparence. Après cela, elle

tomba dans un calme effrayant, et observa que, depuis

les circonstances qui avaient amené le grand

changement dans le commerce de l’indigo, elle avait

prévu qu’elle serait exposée toute la vie à toute espèce

d’insultes et d’outrages ; elle était satisfaite de voir

qu’il en était bien ainsi. Elle pria qu’on ne fit plus

attention à elle, car, qu’était-elle ? un rien. On n’avait

qu’à l’oublier et à suivre la voie sans elle. De cette

humeur sarcastique elle passa à la colère, dans laquelle

elle laissa échapper cette remarquable expression, que

le ver se redresse quand on le foule aux pieds. Après

cela, elle se laissa aller à un regret adouci, et dit : « S’ils

m’avaient donné leur confiance, que n’eussé-je pas pu

suggérer ! » Profitant de cette crise dans ses sentiments,

l’expédition l’embrassa, et bientôt elle eut mis ses

gants, et fut en chemin pour la maison de John

Peerybingle dans une tenue irréprochable, portant à son

côté dans un paquet de papier un bonnet de cérémonie,

presque aussi grand et aussi raide qu’un mètre.

Après cela il restait encore à venir le père et la mère

de Dot dans une autre petite voiture, et ils étaient en

retard ; on avait quelques craintes, on allait regarder de

temps en temps sur la route. Mistress Fielding regardait

toujours du côté qu’il ne fallait pas, et comme on le lui

faisait observer, elle répondait qu’elle était bien

maîtresse de regarder là où elle voulait. À la fin, ils

arrivèrent. C’était un charmant couple de paysans, mis

d’une manière particulière à la famille de Dot. Dot et sa

mère, à côté l’une de l’autre, étaient étonnantes à voir,

tant elles se ressemblaient.

La mère de Dot eut à renouveler connaissance avec

la mère de May ; la mère de May gardait ses airs de

dame, et la mère de Dot n’avait qu’un air aisé. Le vieux

Dot, appelons ainsi le père de Dot, j’ai oublié son vrai

nom, mais n’importe, le vieux Dot était sans gêne, il

donnait des poignées de mains à première vue, ne

regardait un bonnet que comme un assemblage de

mousseline et d’empois, n’attachait pas d’importance

au commerce de l’indigo, mais disait qu’il n’y avait rien

à y faire. Dans l’opinion de mistress Fielding, c’était

une bonne pâte d’homme, mais grossière, ma chère.

Je ne voudrais pas oublier Dot faisant les honneurs

de sa maison avec sa robe de noces, et un visage

radieux ; non ! ni le brave voiturier si jovial et si rond

au bout de la table ; ni le brun et vigoureux marin avec

sa charmante femme ; ni personne autre. Oublier le

dîner, ce serait oublier le repas le plus agréable, et le

plus grand oubli serait d’oublier les verres que l’on but

pour célébrer ce jour de noces.

Après dîner, Caleb chanta la chanson sur le Bol

pétillant :

« Je suis un bon vivant,

Pour un ou deux ans. »





Il la chanta jusqu’au bout.

Un incident arriva juste comme il finissait le dernier

vers.

On frappa un coup à la porte ; un homme entra en

chancelant, et sans demander la permission, portant

quelque chose de lourd sur la tête. En le plaçant au

milieu de la table, symétriquement au centre des noix et

des pommes, il dit :

– Des compliments de la part de M. Tackleton.

Comme il n’a pas l’emploi du gâteau, peut-être vous le

mangerez.

Après ces mots, il sortit.

Il y eut quelque surprise dans la compagnie, comme

vous pouvez vous l’imaginer. Mistress Fielding, étant

une dame d’un discernement infini, émit l’idée que le

gâteau était empoisonné, et raconta qu’un pensionnat de

demoiselles avait été, à sa connaissance, malade pour

avoir mangé d’un gâteau. Mais son opinion fut

repoussée par acclamation ; et le gâteau fut coupé par

May avec beaucoup de cérémonie et de gaieté.

Je ne crois pas que personne en eût goûté encore,

lorsqu’un autre coup fut frappé à la porte, et le même

homme reparut portant sous son bras un gros paquet de

papier brun.

– Des compliments de la part de M. Tackleton, il

envoie quelques joujoux pour le baby. Ils ne sont pas

laids.

Après avoir dit cela, il repartit.

Toute la société aurait eu de la peine à trouver des

termes pour exprimer son étonnement, quand même elle

aurait eu le temps de les chercher. Mais ils ne l’eurent

pas du tout, car le messager avait à peine fermé la porte

derrière lui, qu’on frappa un autre coup, et Tackleton

lui-même entra.

– Mistress Peerybingle, dit-il le chapeau à la main,

je suis plus fâché, je suis plus fâché que je ne l’étais ce

matin. J’ai eu le temps d’y penser. John Peerybingle, je

suis aigre par caractère, mais je ne puis empêcher d’être

adouci plus ou moins, en me trouvant face à face avec

un homme comme vous. Caleb ! cette petite nourrice

m’a donné l’autre soir sans le savoir un avis ambigu

dont j’ai trouvé le fil. Je rougis de penser avec quelle

facilité je pouvais attacher à moi vous et votre fille, et

quel misérable idiot j’étais lorsque je la pris pour une...

Mes amis, ma maison est bien solitaire ce soir. Je n’ai

pas même un Grillon au Foyer. J’ai tout fait fuir. Soyez

gracieux pour moi ; permettez-moi de me joindre à

votre aimable société.

Il fut chez lui en cinq minutes. Vous n’avez jamais

vu pareil homme. À quoi avait-il passé toute sa vie pour

n’avoir pas découvert jusque là quelle capacité il avait

pour être jovial ? Ou bien quel avait été le pouvoir des

fées sur lui pour opérer un tel changement ?

– John ! vous ne me renverrez pas à la maison ce

soir, n’est-ce pas ? dit Dot tout bas.

Il ne manquait qu’une créature vivante pour rendre

la société complète. Dans un clin d’œil elle fut là. Très

altéré pour avoir longtemps couru, il faisait de vains

efforts pour fourrer sa tête dans une cruche étroite. Il

avait accompagné la voiture jusqu’à la fin du voyage,

très rebuté de l’absence de son maître, et extrêmement

rebelle envers son suppléant. Après avoir rodé autour

de l’étable pendant un peu de temps, tentant vainement

d’exciter le cheval à faire acte de rébellion en revenant

pour son propre compte, il était entré dans le cabaret et

s’était couché devant le feu. Mais tout à coup cédant à

la conviction que le suppléant était un imbécile et qu’il

fallait le quitter, il s’était levé, avait tourné la queue et

était revenu à la maison.

On dansa le soir. Je me serais borné à cette mention

générale, si je n’avais eu quelque raison de croire que

c’était une danse originale et des moins communes. Elle

était organisée de la manière bizarre que voici.

Edouard le marin, garçon plein d’entrain, leur avait

raconté des choses merveilleuses au sujet des

perroquets, des mines, des Mexicains, de la poudre

d’or, lorsque tout à coup il se mit en tête de quitter son

siège et de proposer une danse, car la harpe de Berthe

était là, et vous avez rarement entendu quelqu’un en

jouer d’une main plus habile. Dot dit, non sans quelque

affectation, que ses jours de danses étaient passés ; je

crois que c’était parce que le voiturier fumait sa pipe et

qu’elle préférait rester assise près de lui. Mistress

Fielding n’avait pas le choix de dire autrement que ses

jours de danses étaient aussi passés, tout le monde dit

de même excepté May ; May était toujours prête.

Au grand applaudissement de tous, May et Edouard

se mirent à danser seuls, et Berthe joua son plus joli air.

Bon ! si vous m’en croyez, ils n’avaient pas dansé

cinq minutes, que soudain le voiturier jette sa pipe,

prend Dot par le milieu du corps, s’élance dans la

chambre, et saute avec elle d’une manière étonnante.

Tackleton ne voit pas plutôt cela, qu’il court à mistress

Fielding, la prend à la taille et suit le mouvement. Dès

que le vieux Dot voit cela, il se sent revivre, enlève

mistress Dot, et prend part à la danse avec le plus

d’entrain. Caleb ne voit pas plutôt cela qu’il prend Tilly

Slowbody par les deux mains et saute en cadence ; miss

Slowbody restait ferme dans la croyance que se pousser

étourdiment au milieu des autres couples, et se choquer

constamment avec eux, est votre seul principe de la

marche.

Écoutez ! voilà le criquet qui fait concert avec la

musique, cri ! cri ! cri ! et la Bouilloire bourdonne

aussi.

.......................................................................

Mais qu’est-ce ceci ! pendant que je les écoute avec

plaisir, et que je me tourne vers Dot pour jeter un

dernier regard sur cette figure qui me plaît tant, elle et

le reste s’évanouissent dans l’air, et je reste seul. Un

Grillon chante dans le Foyer ; un jouet d’enfant est

brisé à terre, et il n’y a plus rien.

Cet ouvrage est le 172ème publié

dans la collection À tous les vents

par la Bibliothèque électronique du Québec.







La Bibliothèque électronique du Québec

est la propriété exclusive de

Jean-Yves Dupuis.


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